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13 avril 2016 3 13 /04 /avril /2016 16:41
Les gays contre les gays

38 ans déjà, le 15 avril 1978, encore étudiant en médecine à Bordeaux, je prenais le train pour Paris (5 heures de trajet, 10 ans avant l’arrivée du TGV) pour me précipiter dans une salle de cinéma de la rue Vivienne qui programmait des pornos gays et dont un article du «Point» m’avait laissé entrevoir que les spectateurs ne se contentaient pas d’observer passivement l’écran. J’allais,enfin, je n’étais déjà plus un adolescent, y faire mon coming-out «sexuel», quelques mois avant le sociétal.

J’allais vite découvrir le monde de la nuit homosexuelle, «le milieu» comme disent les gays homophobes, qui, alors que nous sortions de la période «pré-gay» (voir le billet : http://limbo.over-blog.org/article-adapte-toi-a-notre-homophobie-ou-de-l-heterosexualisation-de-l-homosexualite-109687347.html), était encore chaleureux, ouvert et convivial. Certes il fallait souvent «sonner» avant que les bars vous ouvrent leur porte, mais toutes les catégories d’homosexuels (le mot gay était encore peu utilisé), de tous âges, de tous milieux sociaux, s’y côtoyaient sans aucun ostracisme, et même de la bienveillance pour les «folles» bien souvent «reines» des lieux. Elles ne se doutaient pas qu’elles allaient devenir les premières victimes de la progression de la visibilité gay et de son droit à l’indifférence qui ne les tolérerait plus – «elles donnent une mauvaise image de nous» - que comme «vestige archéologique» dans les lieux de vacances, les bars de province ou les gay Pride.

Ce n’était qu’une première étape. Paradoxalement, au fur et à mesure que le gay apprenait à soutenir le regard de l’hétérosexuel, il a commencé à ne plus supporter celui de ceux sa communauté qui ne correspondaient pas à son désir. Certes il existait depuis longtemps des lieux réservés à ceux qui partageaient les mêmes fantasmes (cuir, SM, etc.), mais ils restaient ouverts à tous tant que leurs codes, vestimentaires notamment, étaient respectés. La spécialisation des bars ou d’autres lieux de rencontres s’est cependant étendue bien au-delà des pratiques sexuelles pour concerner le look, l’âge, l’aspect physique sans doute autant par la volonté «ségrégationniste» de certains qui n’acceptent de côtoyer que les «objets» de leur désir, que par celle d’autres de ne plus se sentir rejetés, comme les gays en «surpoids» qui se sont souvent réfugiés dans les lieux «bears».

Ce morcellement communautaire, s’il a eu raison de la «fraternité» de la période pré-gay, simple témoin d’une société globale de plus en plus individualiste, reste toutefois non discriminatoire puisqu’il n’interdit aucunement à ceux qui ne correspondent pas à la spécialisation du lieu d’y entrer, au risque tout au plus de croiser des regards méprisants. La nécessité de perfectionner le système ne pouvait ne pouvait pas manquer de germer dans l’esprit de certains et sont ainsi nées les « filtrages » à l’entrée (ou de façon plus sophistiquée par une présélection sur internet) lors de certains évènements gays, comme les après-midi du «clan nature» ou les «soirées du marquis». Cette «sélection» n’avoue que rarement sa nature - on ne vous dit pas que vous êtes ou trop vieux, ou trop gros ou trop moche, mais que c’est un évènement privé, qu’il faut être parrainé, qu’il faut une invitation – et dépend aussi partiellement de l’appréciation que fait le filtreur des critères de sélection : ainsi, du temps où je fréquentais encore, il y a une dizaine d’années, les après-midi du « Clan nature » (dont je ne sais si elles se poursuivent), il m’est arrivé occasionnellement de me voir refuser l’entrée (venir accompagné d’un « petit jeune » était facilitant car plus difficile à gérer pour le filtreur…).

Le passage à l’ère d’internet et des réseaux sociaux allait amplifier cette tendance à la fragmentation infinie des désirs, ce qui n’est après tout qu’une pragmatique économie d’énergie, au travers de multiples applications – bears, asiatiques, beurs, SM, daddies, minets, bbk, etc...- mais aussi permettre la sophistication des pratiques discriminatoires et la libération verbale des haines qu’elles dissimulent. Il ne s’agit pas ici de stigmatiser le filtrage très pratique que permettent ces applications (sur l’âge, le poids, les pratiques, la distance, etc.,), j’en fais moi-même largement usage, mais de dire ma stupéfaction à la lecture de certains profils qui ne s’en contentent pas et déversent leur expressions haineuses : « folles, vieux pervers ( on ne sait pourquoi sur ces profils les vieux sont toujours qualifiés de pervers, sans doute faut-il comprendre que désirer encore quand on a dépassé un certain âge est une perversion…), gros, OUT ou encore le pathétique et stupide « j’ai déjà un père»).

Dans la sophistication discriminatoire, deux applications, au moins (je ne les connais pas toutes…), se singularisent : «Hornet» qui vous incite de façon répétitive à inscrire sur votre profil votre statut sérologique daté, version moderne de «l’étoile jaune», ce que je me refuse de faire au risque de passer pour séropositif, ou «Hanky», version « améliorée » de Tinder, où vous ne pouvez-vous inscrire définitivement que si au moins 3 autres profils ont voté pour vous !

Devant de tels comportements comment s’étonner, comme vient de le révéler une récente enquête, qu’un tiers des couples gays mariés aient voté Front national ?

La délicatesse du regard que porte un «vieux», André Téchiné, dans son dernier film, «Quand on a 17 ans», sur l’éveil à l’homosexualité, loin des clichés habituels, dans de grandioses paysages pyrénéens, de deux adolescents, remarquablement interprétés par Kacey Mottet Klein (déjà remarqué dans un autre film récent, « Keeper ») et Corentin Fila, me permet de terminer ce billet sur une note optimiste.

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Published by limbo - dans LGBT
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