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10 mai 2010 1 10 /05 /mai /2010 20:29

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Au moment où Tristan Garcia publie un deuxième roman je voudrais revenir sur le premier (il parait en livre de poche) qui a figuré longtemps dans les meilleures ventes de livre et dont j'ai brièvement parlé dans un billet précédent. Ce roman « percutant », au style vif, « moderne », trop moderne peut être, ne me semblait pourtant ne pouvoir atteindre qu’un public limité. Je ne suis pas sûr qu’il ait mérité tant d’éloges, même si j’ai pris à sa lecture un plaisir certain. On a souligné ce qu’il pouvait y avoir d’étonnant dans cette saisissante description des années sida et des polémiques qui les ont accompagnées par un jeune homme de 27 ans qui ne les a pas vécues. On oublie cependant souvent de préciser qu’il s’agit avant tout de ce qui a agité, dans les années 80, le petit milieu intellectuel gay du marais (une façon de parler, le Marais n'existait pas encore...) et qu’il ne s’agit en aucune façon d’un reflet de ce qui s’est réellement passé sur le « terrain ». Il s’agit d’une fable, dont les personnages principaux sont certes inspirés par des célébrités de l’époque. Leibowitz est une sorte de « condensé » de Finkielkraut et de BHL, Dominique Rossi emprunte certains traits à Didier Lestrade le fondateur d’Act Up, tandis que Willie n’est pas sans rappeler le romancier sulfureux Guillaume Dustan, mais ils restent des personnages de roman et ne sont en aucun cas des doubles. Et cette fable n’a pas de morale, ou si morale il y a, elle se traduit par ce propos du 4è personnage, la journaliste, totalement fictive elle, de libération, qui est liée affectivement aux trois autres et qui dit à propos de Willie qui meurt, dans le livre comme son pseudo double dans la vie, du Sida : «Le trésor d’un homme est-il dans ce qu’il laisse – des sentiments, des certitudes, des objets, des images, et des gestes –ou dans ce qu’il garde ? Sans doute ceux qui laissent énormément, ceux qui restent, n’ont-ils en eux qu’infiniment peu… », ou encore : « C’était quelqu’un de pur. Au contact du monde, cela donne une personne extrêmement sale. ». On sent une certaine affection de l’auteur pour Willie, celui qui s’oppose violemment à la capote et qui dit à ce propos : « On n’est pas pédé pour ça…On est pédé parce qu’on encule la société, parce qu’on veut pas collaborer, et parce qu’on sait qu’on vit pas, on meurt. Tiens, tu sais quand c’est commence à mourir ?....Quand tu nais, putain…tu commences à mourir. La vie ça n’existe pas. On meurt dès le départ ! Tout c’qu’existe, c’est le plaisir. Les impulsions neuronales, tu comprends, depuis ta bite. C’est super quand tu vois tous ces jeunes péds, et qui viennent me voir, et qui me disent merci, putain j’y croyais plus. Ils ont le goût du sperme, le poz cum, tu peux pas savoir, faut risquer sa vie pour ça. Là tu jouis. Et c’est…. ».

Ce n’est cependant pas la réalité que j’ai vécu sur Bordeaux, si ce n’est ce qui est décrit au début du roman, la négation pendant quelques mois de la réalité de l’épidémie vécue comme un complot homophobe, y compris par l’AMG à laquelle j’appartenais. J’ai raconté dans des billets précédents mes aventures, jusqu’à Ginette à la mi-82, des années présida. Les premiers cas de « cancer gay » ont certes été rapportés pendant l’année 81 aux USA, mais ce n’est qu’au début 82 que Willy Rosenbaum a déclenché une procédure « d’alerte » en direction de la communauté homosexuelle, l’origine virale soupçonnée en 83 et les premiers tests de dépistage disponibles en 85. Je n’ai pris vraiment conscience de la gravité de la situation qu’en 86-87 lorsque le virus a commencé à frapper sur Bordeaux des personnes que je connaissais. Mon comportement d’alors, rétrospectivement, me semble assez étrange. Je n’avais aucune attitude de dénégation par rapport à la réalité de l’épidémie (j’avais d’ailleurs été sur le point, pour protester, de quitter l’association des médecins gays en 82), mais je me comportais comme si le risque ne me concernait pas, et en aucun cas il ne s’agissait d’une volonté « politique », ou d’un quelconque défi suicidaire comme chez « Willie ». Ce n’est qu’à partir de 87 que j’ai commencé à me protéger et à utiliser la capote. Nous ne sommes pas nombreux parmi ceux de ma génération qui avaient une sexualité à haut risque dans les années 80 (multipartenaires, sodomie plutôt passive) à avoir échappé à l’hécatombe. Je ne sais à quoi attribuer cette incroyable chance : le simple hasard ? des partenaires multiples certes, mais moins que si j’avais été célibataire ou avais vécu à Paris, le centre de l’hécatombe (mais pour plus d’un un seul rapport a suffi…) ? une prédisposition immunitaire (il semble que 10% environ de la population exposée non protégée ne soit pas contaminée - on vient d’ailleurs de découvrir un gêne protecteur - et en dépit de ma sexualité à risque je n’ai jamais attrapé de maladie vénérienne) ? Chance aussi de n’avoir eu aucun de ceux qui ont partagés ma vie et qui furent plus que des amants éphémères, au moins aussi longtemps que j’ai eu de leurs nouvelles et que je le sache, atteints par la maladie.
Les années 90, avec les incroyables progrès thérapeutiques obtenus en peu de temps, ont transformé le pronostic de cette maladie qui est devenue chronique et qui tue de moins en moins, les dernières statistiques viennent de le montrer. Difficile de ne pas penser à ceux, et notamment les amis dont j’ai parlé dans des billets précédents, et qui sont morts quelques mois avant de pouvoir bénéficier de ces nouveaux traitements.

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Published by limbo - dans gay
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