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10 février 2010 3 10 /02 /février /2010 20:46

 

 


14619-0.jpgJe lui avais dit oui, « grisé » par cet instant fugace de bonheur où, pour la première fois, il m’avait fait entrevoir qu’il n’était pas aussi inaccessible que cela, où il se mettait en position de demandeur. Hervé avait été jaloux, ce qui avait réactivé son désir. J’aurai l’occasion de constater par la suite que la clé de l’accessibilité d’ Hervé c’était justement de lui donner le sentiment qu’il ne me fascinait plus. Je venais de découvrir l’œuvre de René Girard, mais comprendre comment le désir fonctionne ne vous empêche pas d’en être le jouet.Pour le retenir plus longtemps que je n’allais réussir à le faire, il aurait fallu que j’en tire les ficelles. Je n’étais pas armé pour affronter une situation aussi périlleuse avec un tel personnage, une sexualité un peu trop «conventionnelle» pour lui et qui ne pourrait lui suffire, une sensibilité affective encore immature, je n’étais pas prêt à le suivre le long des précipices qu’il côtoyait, et, cerise sur le gâteau, je vivais encore chez mes parents, ce qui lui laissait un temps libre considérable. Je n’avais pas encore «avoué» mon homosexualité à ma famille, mais la situation commençait à se tendre et je devinais la perplexité de ma mère : le bon élève, toujours plongé dans ses livres, solitaire, dont les seuls loisirs qu’ elle connaissait étaient le cinéma, la politique, le bridge et les après midi à la plage, s’était subitement mis à «découcher» plusieurs fois par semaines, à recevoir de multiples coup de téléphone, tous du sexe masculin (le portable n’existait pas encore…), à surveiller plus encore qu’avant son poids (je devais sans arrêt y prêter attention, la nature m’inclinant à l’embonpoint alors que j’ai toujours eu une répulsion pour la graisse), à s’intéresser aux «fringues».
Nous étions alors en février 79. Ma relation avec Hervé allait évoluer comme il était prévisible. Nous nous voyions certes plus qu’avant, mais bien trop peu à mon goût. Le sexe avec lui était presque du domaine de la compétition sportive. Nous faisions le plus souvent l’amour dans l’appartement de sa copine infirmière chez laquelle il avait aménagé un mois plus tôt et avec laquelle je m’entendais bien, de façon étonnante car mon «coming-out» avait renforcé ma misogynie. Je vivais dans l’angoisse permanente de ne pas le satisfaire sexuellement, mais j’ai vécu des moments intenses et inhabituels – nous avons, dans des ébats fougueux, cassé un pied du lit de sa copine, pratiqué la sodomie avec du beurre (rien à voir avec un quelconque «tango», c’était avant qu’on ne commence à parler du «cancer gay» et nous n’avions plus de gel), il m’a baisé, attaché, les yeux bandés, promenant un canif sur mon corps, etc. etc., j’en oublie. Un épisode cocasse se produisit lorsqu’il a été convoqué par l’armée pour les «3 jours». Il s’habilla de la tête aux pieds en «cuir et chaînes», et c’est dans cet accoutrement que je l’ai accompagné à la gare prendre son train, nous ne sommes pas passés inaperçus. Le résultat a été conforme à ses espérances : il a été renvoyé dans la journée, réformé, classé P4 (« psy »). Je m’inquiétais quelque peu des conséquences professionnelles d’une telle classification, mais à tort car il fût titularisé quelques mois plus tard.
Mais il était loin de me consacrer tous les instants que nous aurions pu vivre ensemble et lui arrivait même parfois, de me «congédier» pour recevoir certaines de ses fréquentations dont j’imaginais bien qu’elles ne venaient pas seulement le voir pour «fumer un joint». Il ne me proposa jamais de participer à ses ébats, parfois à plusieurs, il savait que les mecs qu’il rencontrait ne me plaisaient pas. Hervé n’était pas beau , mais très attirant, très sexe, il avait un succès considérable.
Je n’avais absolument pas l’impression que nous formions un «couple». De mon côté je lui étais totalement fidèle, il m’obsédait trop (je n’ai jamais d’ailleurs été fidèle que quand «l’autre» m’échappait, toujours René Girard…). Je vivais cela de plus en plus mal, au point de perturber mon travail. J’ai fini par lui annoncer que je préférais en rester là, il fit mine d’y consentir, mais je n’ai pu lui résister, quelques jours plus tard, lorsqu’il me demanda de revenir. Ce scénario du «je m’en vais, retiens moi», s’est encore réalisé à deux reprises. Une fois, dans l’élan d’une relation sexuelle où je me sentais si bien, je me suis laissé aller à lui dire, le regrettant dans l’instant même où je les prononçais, les 2 petits mots fatidiques - «je t’aime». Il me repoussa aussitôt, sidéré, et me dit «et bien moi pas, ne recommence jamais ça». Je pressentais l’erreur fatale. Il a sans doute vécu ça comme une pression intolérable, comme si je lui passais les menottes. Je n’ai par la suite plus jamais dit «je t’aime» le premier. Quelques jours plus tard, peut être plus, certains détails sont devenus flous, alors que nous rentrions de je ne sais où, au moment de le déposer chez lui il me dit, nous étions encore dans ma voiture : «Tu ne supporteras jamais. C’est fini». J’ai totalement paniqué car je savais que si la décision venait de lui, elle était irréversible. Je me suis humilié à le supplier de continuer, en vain. Mais il avait pourtant raison, j’aurais été incapable de vivre en ces temps là une relation de «couple libre» telle qu’il l’aurait souhaitée, sans la moindre contrainte ou limite. Je pouvais concevoir qu’on ne soit pas d’une fidélité physique absolue, et je serais par la suite un être bien peu fidèle, mais pas au point d’ignorer (et de jouer de) la souffrance de l’autre.
J’ai vécu par la suite des semaines difficiles, souvent en pleurs dans ma chambre, essayant de masquer au mieux ma détresse chez moi et à l’hôpital, incapable de repartir en «chasse». La passion vous fait sortir du réel, et on du mal à croire, une fois guéri, qu’on ait pu tomber dans un tel état pseudo délirant. Au bout de quelques temps nous nous revîmes cependant, à son initiative, sans avoir de rapport sexuel, mais notre relation restait ambiguë. Un jour, par dépit, je lui ai rendu, à sa demande à laquelle j’avais résisté jusque là, la seule photo que j’avais de lui, celle que Philippe avait découverte danbs mon portefeuille. Que je ne garde pas une trace de lui semblait l’obséder. Peu à peu j’ai repris le dessus et recommencer à avoir des «tricks». Il n’occupait plus mes pensées mais je recherchais toujours sa présence. Je lui avais suggéré de lire «Le temps Voulu» d’Yves Navarre, qui venait de paraître et qui m’avait bouleversé. Ce livre le remua aussi, il me dit qu’il l’avait mis mal à l’aise : «c’est un peu nous cette histoire». Durant l’été 79 j’allais rencontrer le garçon, Bernard, qui allait être le premier de ceux avec qui j’ai vraiment formé un couple, celui qui allait me donner le courage de quitter ma famille chez laquelle l’atmosphère allait devenir irrespirable quand je l’ai eue mise au courant de ma vie. Hervé s’est fait alors plus présent, tentant à nouveau de me séduire. Ce scénario s’est reproduit chaque fois que j’ai eu une relation de couple, ce qui fût le cas avec Pierre Jean, un an plus tard, puis, d’une certaine façon Ginette l’année suivante encore. Nous avons repris des relations sexuelles que j’appréciais d’autant que n’étant plus «amoureux», n’ayant plus peur de le perdre, elles ont été les plus tendres que j’ai jamais eues avec lui. Non sans risque, puisqu’une fois j’ai trouvé en rentrant chez moi Pierre Jean en train de faire ses valises : «hier soir quand tu es rentré de ton soi disant repas professionnel, le parfum d’Hervé (il s’agissait de «Macassar», son parfum préféré) te collait à la peau». Pierre Jean, par la suite, me ferait subir bien pire, mais c’est une autre histoire…pour une autre fois. Il était évident qu'Hervé ne supportait pas de me voir me détacher de lui pour un autre…
Au début de l’été 82 je rencontrais Bernard 2, le début d’une  aventure de 15 ans. Hervé a-t-il pressenti que cette fois ci il n’aurait plus aucune emprise sur moi, autre que sexuelle, ou alors commençait il déjà à voir le garçon avec qui il allait vivre plusieurs années et qu’il suivit à Paris 2 ou 3 ans plus tard, je ne sais, mais ses assauts séducteurs cessèrent, et nous n’eûmes plus que des relations amicales, même si le mot n'est pas vraiment pertinent. Nous avons continué à nous voir ou nous téléphoner de longues années, mais curieusement (en fait pas si curieusement que cela, Bernard ne souhaitait pas, sans s'y opposer, ces rencontres) de moins en moins lorsque j’ai moi aussi rejoint la capitale. Un jour, au début des années 90, cela faisait quelques mois que je n’avais plus de ces nouvelles, je l’ai appelé, sans succès, le téléphone sonnant éternellement dans le vide. Il avait sans doute changé d’adresse sans prévenir, mais je ne manquais pas d’être inquiet, car le VIH faisait des ravages sur Paris, une véritable hécatombe.
Au milieu de ces mêmes années, lors d’une Gay Pride, alors que nous passions devant l’Institut du Monde Arabe, Bernard me dit «Je crois avoir aperçu Hervé, il a énormément changé, il est dans un sale état». J’ai en vain cherché à le retrouver. Après une autre Gay Pride, en 99, mais à Bordeaux cette fois, alors que nous étions attablés dans un restaurant Gay avec des amis, mon attention  attirée par une petite voix aigue que j'aurais reconnue entre milles, j’ai eu le souffle coupé lorsqu'en me retournant, j’aperçus Hervé à la table voisine, au milieu d’un petit groupe. Son visage était si abîmé, moins par le vieillissement, que par l’alcool, la drogue sans doute et peut être le Sida. Il ne m’avait manifestement pas reconnu. J’ai fini par me lever et l’aborder : «tu ne te souviens pas de moi, Jean Jacques, nous nous sommes connu en 78 lorsque tu vivais chez Pascale ?». Il était manifestement saoul, m’a dévisagé, et m’a lancé, d’un ton agressif qui m’a glacé «Je te croyais mort,  ils sont tous morts». Devant ses yeux hagards, j’ai préféré aller me rasseoir. Quelques minutes plus tard il m’a fait signe de venir le rejoindre, nous avons fait quelques pas ensemble, il avait du mal à être compréhensible, m’a dit qu’il était revenu définitivement sur Bordeaux, j’ai cru comprendre qu’il ne travaillait plus et m’a demandé mon numéro de téléphone.
Il ne m’a pas appelé. Je ne saurais probablement jamais s’il ne l’a pas voulu ou si, dans l’état où il était, il a égaré le numéro ou n’a plus su, au petit matin, de qui il s’agissait.
Ce soir là où je l’ai revu, vieilli et aussi peu attirant que possible, je ne suis pas sûr, s’il m’avait demandé de passer la nuit avec lui, que je ne l’aurais pas fait. Je suis rentré à mon hôtel plutôt mal, mais il est vrai que je vivais alors la période la plus difficile de ma vie sur le plan affectif, je n’arrivais pas vraiment à me remettre du départ de Bernard, en 97, les blessures infligées par ceux qu’on a aimés étant bien plus longues à cicatriser que celles dues à ceux dont n’a été qu’amoureux, fût ce passionnément…

Cette aventure j’y pense souvent, avec une douce nostalgie. En écrivant ce billet, j’ai soudainement eu la curiosité de taper Hervé R., Bordeaux, sur l’annuaire « pages jaunes », un seul nom, avec un numéro de téléphone fixe. Peut être lui…
J’ai très peu souvent été la victime de passions amoureuses, deux ou trois fois, et Hervé fût de loin la plus intense. Le hasard, ou ma nature plus probablement, font que je n’ai jamais aimé ceux pour lesquels j’ai éprouvé une passion amoureuse et que ceux que j’ai aimés, je n’en ai jamais été amoureux. Je n’ai en fait éprouvé de la passion que pour des êtres si différents de moi, si inaccessibles, qu’il était illusoire que l’aventure perdure.

« Etre amoureux » c’est être dévoré jusqu’au délire par l’absence de l’autre dans l’instant, aimer c’est ne pas concevoir qu’il puisse y avoir un demain sans l’autre. C’est du premier état dont parle Proust dans ces deux citations :
«Savoir qu'on n'a plus rien à espérer n'empêche pas de continuer à attendre.»
«Le bonheur est dans l'amour un état anormal.», ou encore Lacan, plus terrible, dans celle-ci : « aimer c’est donner quelque chose qu’on a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ».


http://www.youtube.com/watch

 

 

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Published by limbo - dans Gay
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