Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
18 février 2015 3 18 /02 /février /2015 15:29
Une mémoire "gay"

Il y a 5 ans, dans un billet intitulé «Une mélancolie gay» (http://limbo.over-blog.org/article-une-melancolie-gay-47494201.html), j’avais tracé l’évolution de la géolocalisation de la visibilité gay à Paris, autrement dit de nos « territoires », non sans m’interroger sur ce que l’avenir nous réservait : «La flèche du temps, celle du droit à l’indifférence, nous amènera-t-elle, comme pour notre univers selon certaines hypothèses, du big bang au big crunch, de la visibilité à l’invisibilité, retour à l’isolement initial?». Lorsque j’ai écrit ce billet, si j’avais eu connaissance des études sociologiques de plusieurs intellectuels espagnols dont j’ai rendu compte (http://limbo.over-blog.org/article-adapte-toi-a-notre-homophobie-ou-de-l-heterosexualisation-de-l-homosexualite-109687347.html), j’aurais sûrement relié cette évolution territoriale aux étapes qu’ils ont identifiées de la constitution de l'identité gay à la fin du 20è siècle.

La rue Saint Anne symboliserait ainsi la période pré-gay qui se clôt avec l’élection de François Mitterrand et la rue des Archives la période gay, dont le déclin date de l’adoption du Pacs et qui s’est éteinte avec l’élection de François Hollande et le « mariage pour tous ». La période post gay s’annonçant comme celle de la déterritorialisation et des réseaux sociaux, elle n’aura donc probablement pas sa rue. Libération, il y a quelques semaines, titrait « le gay passé », à propos de transformation accélérée du Marais, qui voit peu à peu se fermer ses commerces gay ou gayfriendly, au profit de boutiques « prêt à porter » haut de gamme, sous l’impulsion du BHV? On en connait les raisons : les gays ont accéléré la rénovation de ce quartier favorisant l’explosion des prix de l’immobilier et des loyers au-delà de leurs moyens et les nouvelles générations, de mieux en mieux « intégrées », ne ressentent plus la nécessité de se regrouper dans des lieux communautaires. Le Cox, dont la fermeture marquerait sans doute le signal de la fin d’un des derniers « villages gays» en terre chrétienne – y en a-t-il jamais eu ailleurs ?- a célébré son anniversaire par un décor provocateur où un panneau « vendu » s’accompagnait d’un relookage du bar sous un décor, « Charnel », parodie d’une marque de haute couture. Paris n’est pas un cas isolé, Soho à Londres subit la même évolution et Castro à San Francisco ou Greenwich à New York se sont éteints il y a déjà des années. Les auteurs de ces messages récurrents- «cherche mec hors milieu»- qui fleurissent sur les profils internet, ne semblent pas s’être rendu compte de leur anachronisme….

Le billet « une mélancolie gay » témoignait d’une certaine nostalgie de ces folles années 80, bientôt les années Sida, de leur vent de libération sexuelle, de leur musique, de ma jeunesse peut-être…Le racisme antivieux - «j’ai déjà un père»- qui caractérise nombre de lieux gays aurait pu me laisser indifférent à leur extinction progressive, mais si j’ai moi-même participé de ce mouvement de désertification, ne fréquentant plus les saunas, les lieux de drague en plein air et de moins en moins souvent les bars « sexe », c’est au profit d’une addiction croissante à internet amplifiée par l’apparition de Grindr et de ses clones, la multiplication des possibilités compensant ainsi largement le déficit de séduction lié à l’âge, sans parler des économies de temps et d’argent.

La déterritorialisation a ses limites. La fréquentation assidue des réseaux sociaux ne pouvant satisfaire ce manque créé par l’absence du regard de l’autre, nombre d’entre nous ont retrouvé -je fréquente à nouveau les saunas- ou retrouveront le chemin des lieux de rencontres. Il arrive même qu’il s’en crée de nouveaux, fort inattendus et insalubres, au Front National, qui est le siège d’une arrivée massive de gays au point que certains se plaignent de harcèlement sexuel...

Heureusement certains livres constitueront la mémoire de ces temps révolus, notamment le premier roman d’Alan Hollinghurst, La piscine-bibliothèque, qui vient de reparaître dans une nouvelle traduction. Ce classique de la littérature gay nous conte, au début des années 80, la mise en relation de deux générations, celle d’un un vieil homme ayant vécu à une époque où il était illégal d’être gay – le film « Imitation Game », sur la vie d’Alan Turing, vient d’en donner une illustration bouleversante- et d’un jeune dandy fortuné.

« Cela vous ennuie qu’on parle de vous comme d’un «écrivain gay» ?

Je ne prétends pas ne pas l’être. Mais le but de n’importe quel mouvement de libération est, in fine, de ne plus avoir besoin d’exister. En fait, l’Enfant de l’étranger est mon premier roman à ne pas avoir été décrit comme un livre «gay».»

(Interview d’Alan Hollighurst à libération en septembre 2013 à propos de la sortie de son dernier roman)

Partager cet article
Repost0

commentaires

O
Merci pour cet article .
L
merci!
E
J'apprécie votre blog, n'hésitez pas a visiter le mien.
Cordialement