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16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 16:04
Histoires de nos sexualités

De retour d’Orly, il y a quelques semaines, à la recherche d’une place dans le Marais, j’eus l’oreille attirée par la voix assez grave d’un homme plutôt jeune sur Europe 1, un témoignage passionnant sur sa jeunesse difficile dans un milieu pauvre d’une banlieue du Nord de la France, il était question d’homophobie, de Bourdieu, le nom de Didier Eribon m’est venu à l’esprit, mais ça ne collait pas. Je n‘avais malheureusement attrapé que la fin de l’interview, le temps toutefois de noter qu’il était question d’un roman à paraitre dans les jours suivants, mais dont le titre et nom de l’auteur m’avait échappés. Peu importait, il me suffirait de passer à la librairie « Les mots à la bouche » pour l’identifier…Je n’eus pas à me donner cette peine car quelques jours plus tard je tombais, dans le Nouvel Observateur, sur une chronique élogieuse de celui à qui le livre, « En finir avec Eddybellegeule », était dédié…Didier Eribon justement. Le livre étant introuvable à la Fnac au moment de sa parution, j’ai dû me rendre à la librairie sus-citée pour me le procurer.

Récit autobiographique bouleversant d’une enfance marquée par la violence de son milieu social ouvrier, de son village, de son école, de sa famille, où racisme, homophobie, haine de tout ce qui est différent sont omniprésents. On a tant de mal à imaginer un milieu d’une si extrême pauvreté que la qualification de « roman » est presque rassurante. Une seule issue - fuir ce milieu- le bac, le théâtre, la littérature, la « culture» en un mot, en finir avec Eddy, devenir Louis. Aujourd’hui Edouard Louis, 21 ans, élève de Normale sup voit maintenant son roman en tête de toutes les ventes…..qui aurait pu l’imaginer ? Une bouffée d’air frais en ces temps inquiétants où notre « culture » justement ne semble plus réussir à remplir son rôle, celui de « contenir » la violence (dans les deux sens du terme), ses mécanismes de contention étant court-circuités par les réseaux sociaux qui laissent s’échapper toute la haine de l’autre, refoulée jusque-là.

Autre roman, paru presque simultanément, chronique lui aussi d’une enfance, mais beaucoup moins difficile celle-là, dans une famille aisée de la région lyonnaise, celui d’Arthur Dreyfus, « Histoire de ma sexualité ». Difficile d’imaginer basculement plus brutal dans un « autre monde » que celui du roman précédent. On passe de « fuir son milieu pour pouvoir être gay » à « s’acharner à être gay », ici et maintenant ( le titre du roman est bien sûr un clin d’œil au dernier livre de Michel Foucault). Ce livre mêle souvenirs sexuels accumulés dans l’enfance et l’adolescence, citations d’amis, amants ou connaissances (identifiés sous formes de pseudos : « travesti », « salopard », « persan », « matelot », jeune homme », etc), aphorismes (dont certains laissent perplexes par leur « facilité » ou ne sont pas exempts d’intellectualisme et de pédantisme), fantasmes, réflexions sur l’écriture et sur le roman en train de s’écrire, sans que le lien entre tout cela soit toujours évident si ce n’est ce que l’auteur décrit comme l’interchangeabilité du sexe et de l’écriture : « quand je ne sais plus écrire, la première nécessité revient au sexe, comme si l’un était l’inverse de l’autre ; comme si c’était la même chose ».

L’appellation roman, qui permet si nécessaire de se retrancher derrière le masque de la fiction, est contestable, il s’agit bien plus de chroniques, ou de « fragments » qui renvoient à celles ou ceux de Roland Barthes, de Renaud Camus ( que l’auteur a bien mal lu : « Cela ne me surprend pas du tout que le goût des très jeunes garçons puisse s’exprimer puisse s’exprimer chez des personnalités de droite conservatrice, ou d’extrême droite, comme Gabriel Matzneff, Renaud Camus ou Montherlant. C’est le mythe de la pureté, la peur du changement – le fantasme du retour aux origines »… Il suffit d’avoir lu « Tricks » pour s’apercevoir que Renaud Camus ne s’intéresse pas du tout aux jeunes garçons, mais aux jeunes hommes moustachus et poilus…), et peut être surtout de Tony Duvert ( on découvre d’ailleurs plusieurs réflexions pertinentes sur la pédophilie ou la « soi-disant » pédophilie). Quoiqu’il en soit ce livre, sans pudeur, parfois cynique mais non dénué de tendresse, procure un jubilatoire plaisir de lecture. La narration de son « coming-out » en milieu bourgeois m’ a rappelé tant de souvenirs….

Autant le livre d’Edouard Louis m’ a fait découvrir un univers impensable, autant celui d’Arthur Dreyfus m’a ramené à mon monde. Ce début d’année est riche en parutions concernant l’homosexualité que j’aimerais avoir le temps de lire : la réédition du « Monde au crépuscule » de Christopher Isherwood, le dernier roman (« On a sauvé le monde ») à connotation historique de Dominique Fernandez, « Tant que je serai en vie » d'Olivier Charneux sur les années Sida, « Espadons, mignons et autres monstres. Vocabulaire de l'homosexualité masculine sous l'Ancien Régime » de Jean-Luc Hennig, etc….

Deux extraits des deux livres cités : Récit de la mère d’Eddy : « je pensais que j’étais constipée, ça me faisait mal au ventre comme quand je suis constipée. J’ai couru dans les chiottes, et c’est là que j’ai entendu le bruit, le plouf. Quand j’ai regardé, j’ai vu le gosse, alors je savais pas quoi faire, j’ai eu peur, et comme une grosse conne, j’ai tiré la chasse d’eau, je ne savais pas quoi faire moi. Le gosse il voulait pas partir donc j’ai pris la brosse à chiotte pour le faire dégager en même temps que je tirais la chasse d’eau. ….. »

(« En finir avec Eddy Bellegeule », Edouard Louis, fayard 2014)

« Les cinq premières idées venant à l’esprit du père lambda apprenant l’homosexualité de son fils : • Mon fils se fait enculer • Mon fils suce des bites • Mon fils est-il celui qui se fait enculer ? • Mon fils suce-t-il beaucoup de bites ? • Qu’est-ce que j’ai fait ? Matelot réagit à la liste des cinq premières idées : « C’est plutôt la mère qui se demande Qu’est-ce que j’ai fait ? Le père, il se dit : « J’aurais dû le mettre au sport »

(« Histoire de ma sexualité », Arthur Dreyfus, Gallimard, 2014)

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