Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
22 février 2010 1 22 /02 /février /2010 22:07

n-sen1

Même si j’ai vécu intensément mai 68 (en spectateur), ce fût comme une révolte politique et non pas dans sa dimension culturelle de « révolution du désir », tout simplement parce que cette révolution là n’était pas visible, présente seulement à l’état de ferments durant les évènements. Je n’ai donc pris conscience que bien plus tard des conséquences sociales d’un des slogans de 68, « jouir sans entrave ». Le livre de Frédéric Martel, paru en 1996, « Le rose et le noir. Les homosexuels en France depuis 1968 » est la chronique de ces années là. Ce livre n’a pas fait l’unanimité du mouvement gay à sa sortie, l’accueil bienveillant de la presse de droite ayant été jugé suspect par sa fraction gauchisante (menée par Didier Eribon, qui allait écrire quelques années plus tard un essai certes fondamental, mais militant, « Réflexions sur la question gay », le même Didier Eribon , disciple de Bourdieu, qui allait être un de plus violents critiques de Renaud Camus, allant jusqu’à lui interdire, par voie juridique, de le citer dans ses livres !).

Le livre de Martel n’en demeure pas moins le récit le plus fidèle, non militant (et donc parfois critique, ou réservé, par exemple sur la gay pride), de cette période.
Ce livre va aider ma mémoire à relater les grandes lignes de cette évolution que j’ai vécue peu à peu.
Quelle était la situation en 1968 ? L’homosexualité faisait partie de la liste des maladies mentales, et la France, en 1968, venait d’adopter cette classification. Le 18 juillet 1960, l'amendement du député UNR de la Moselle, Paul Mirguet, classait l'homosexualité "fléau social" et donnait au gouvernement le droit de légiférer par décret pour la combattre. Les relations homosexuelles avec les 15-18 ans étaient un délit (contrairement aux relations hétérosexuelles). Il y avait cependant une vie gay, souterraine. Les « tasses » bien sûr, et à Paris Rue Saint Anne, on trouvait plusieurs bars et boîtes que rien ne signalait, il fallait sonner avant d’entrer. Il y avait un grand brassage social, une certaine fraternité de l’instant dans ces lieux où la « folle » régnait (j’ai écrit dans un autre billet combien la « folle » était l’emblème de la non visibilité de l’homosexuel). Les homosexuels « médiatisés » étaient de ces emblèmes : Jacques Chazot, Jean Louis Bory, Roger Peyrefitte, d’autres jouaient les « honteuses » (François Mauriac), tandis que les références littéraires étaient plus ou moins maudites, Genêt, Gide, Proust. Un mouvement homophile de type associatif, Arcadie, existait également, fondé dans les années 50 par un séminariste, André Baudry, dont les membres n’ont cessé d’augmenter. Etaient organisées rencontres, après midi dansantes, débats. Son fondateur fustigeait ceux qui fréquentaient les parcs et les vespasiennes. « Les sympathiques homophiles d’Arcadie refusaient avec effroi la promiscuité des bars qu’ils voyaient comme une insulte à l’amour authentique ». Arcadie refusait alors la « visibilité » et toute idée de « coming out », tout ce qui pourrait donner « une mauvaise image » (ça ne vous rappelle rien !). Politiquement le mouvement était de droite.

Que se passe-t-il alors en 68 ? Il n’y a eu que peu de mobilisation sur le plan des mœurs, l’éphémère « Comité d’action pédérastique révolutionnaire » est passé inaperçu et ses affiches provocatrices arrachées par les « officiels » de la Sorbonne. Mais ce fût la « répétition générale », les jalons avaient été posés.
Tout a vraiment commencé après. Symboliquement on situe le 27 juin 1969 l’acte de naissance du mouvement homosexuel. Ce soir là, dans un bar de Greenwich Village, les clients, surtout des travestis, bousculés par la police, se révoltent en accueillant les renforts policiers à coup de briques et trois nuits d’émeute s’en suivent. Edmond White dans « La tendresse sur la peau » parlera de « prise de la bastille ». La Gay Pride, à l’origine, était une commémoration de cet évènement. Une année plus tard, en France, l’émission de Ménie Grégoire sur RTL, qui avait pour thème « L’homosexualité, ce douloureux problème » est brutalement interrompue par un groupe de lesbiennes : « Ce n’est pas vrai, on ne souffre pas », « Nous sommes un fléau social », « A bas les hétéros flics », etc…L’émission doit être interrompue. Le FHAR, Front homosexuel d’action révolutionnaire était né, bientôt rejoint par l’écrivain Guy Hocguenghem (mort du sida au début des années 80) et soutenu par Jean Paul Sartre. Voici un texte caractéristique du FHAR intitulé « Adresse à ceux qui se croient normaux » : « Vous ne vous sentez pas oppresseurs et pourtant votre société nous a traités comme un fléau social…vous êtes individuellement responsables de l’ignoble mutilation que vous nous avez fait subir en nous reprochant notre désir…..Nous disons plus, nous ne nous contenterons pas de nous défendre, nous allons attaquer ». Le FHAR recommande aux homosexuels de sortir du ghetto (tasses, bars, boites), parce que « la société hétéro-flic vous y récupère. Vous êtes honteux parce que vous acceptez la propagande des hétéros flics », « Arrêtons de raser les murs », c’est le début du « coming out ». Ainsi le FHAR, dont plusieurs des fondateurs viennent d’Arcadie, raillent le mouvement d’André Baudry, « l’homosexualité de papa ». Là où ces derniers se définissaient comme « homophiles », les membres du FHAR se disaient « pédés et lesbiennes ». Il faudrait aussi parler des « Gazolines », « Radicales parmi les radicaux » du FHAR, leur tendance « folle hystérique » qui se moque du mouvement lui-même « vous avez dit « fard » ». Le FHAR n’a pourtant une aucune influence sur les droits et les conditions de vie des homosexuels de l’époque, notamment en province, mais il a eu un indiscutable impact « dans les têtes » et a obligé les partis de gauche à prendre parti sur la question homosexuelle.
Parallèlement le mouvement intellectuel se poursuivait, Deleuze et Guattari, en 72, publiaient « l’Anti-Œdipe », et ses machines désirantes, théorisation du « jouir sans entrave », tandis que les années Giscard allaient voir la libération des mœurs (abaissement de la majorité à 18 ans, avortement, abolition de la censure cinématographique, grâce au ministre de la culture de l’époque, homosexuel, Michel Guy).
Paradoxalement, c’est pendant cette période que le mouvement Arcadie va connaître sa plus grande influence. Mais l’association a évoluée, une section jeune est née en 68, prend naissance en son sein le mouvement catholique David et Jonathan. Arcadie va devenir un véritable lobby identitaire, interlocuteur des politiques. A son congrès en 79, plusieurs personnalités ouvertement homosexuelles sont présentes : Jean Paul Aron, Gabriel Matzneff, Robert Merle, Michel Foucault, Yves Navarre, Dominique Fernandez. Arcadie sera dissoute en 82 par un André Baudry « blessé par les critiques, amer depuis la victoire des socialistes, esseulé ». Il écrira « Et quant à moi, loin du tumulte de ce peuple aimé en chacun et en chacune de ceux qui sont venus vers moi, j’attendrai la mort, quelque part, ne formulant qu’un seul vœu : ô tous et toutes, soyez heureux par l’exigence d’une vie homophile faite de courage et de dignité ».
L’explosion militante allait se produire pendant les années Giscard, le FHAR s’étant dissous en 74, avec la prolifération des GLH (Groupes de libération homosexuelle), dont le premier fut fondé par d’anciens du FHAR et des jeunes exclus d’Arcadie, à Paris et en province. Ce sont les ancêtres des centres gais et lesbiens. Le débat qui va s’instaurer (prolongé par un livre) entre Jean Louis Bory, critique cinématographique au Nouvel observateur, défenseur d’une homosexualité « respectable », du droit à l’indifférence », en quelque sorte dans la logique d’Arcadie, et Guy Hocquenghem, tenant d’une visibilité radicale et d’une certaine marginalité, est représentatif des deux visons de l’homosexualité qui font alors débat (qui se prolonge aujourd’hui). Belle intervention de Jean louis Bory aux dossiers de l’écran en 75 « Il y a une réalité homosexuelle et si je suis là, c’est parce que l’homosexualité existe. Je n’avoue pas que je suis homosexuel, parce que je n’en ai pas honte. Je ne le proclame pas, parce que je n’en suis pas fier ; je dis que je suis homosexuel parce que cela est ». Guy Hocquenghem lui en était probablement fier.
En juin 77 avait lieu la première gay pride en France (l'histoire d'Harvey Milk, à la même date, est restée plutôt méconnue en France jusqu'à la sortie du film).
Le 15 avril 78, 30 ans déjà, je faisais mon « coming out » « sexuel » au cinéma le Vivienne à Paris, et 18 mois plus tard mon coming out « social ». J’étais fier d’être homosexuel, 3 ans plus tard je fondais un mouvement homosexuel sur Bordeaux, « Les Nouveaux Achriens".
En mars 79, sortait « Tricks » de Renaud Camus, préfacé par Roland Bathes, récits du sexe immédiat et des backrooms, alors qu’en avril de la même année naissait le mensuel Gai Pied. En 78 le premier bar du Marais, le Village, ouvre, suivi par le Central en 80. Progressivement la vie homosexuelle va quitter la rue Saint Anne, envahie par les gigolos, dont le restaurant « le Vagabond » est le quartier général, pour le Marais.
En 81 les socialistes prenaient le pouvoir, dépénalisaient l’homosexualité et une circulaire du ministère de l’intérieur demandait aux policiers de mettre fin au fichage et à la discrimination contre les homosexuels. L’auteur de ces lignes a ainsi cessé, à cette date, de décliner son identité lors de contrôles policiers sur les places de « drague » ou dans les établissements gays. Les « sanisettes » remplacent les tasses à Paris. La première radio homosexuelle, Fréquence Gaie, ouvre son antenne.
A la suite de l’élection de François Mitterrand se constituait le CUARH, Comité d’urgence anti-répression homosexuelle, coordination de la plupart des structures et associations homosexuelles, à l’exception d’Arcadie. Il devient l’interlocuteur principal des pouvoirs publics. Sa dimension est politique, défense des droits des homosexuels, lutte contre toutes les discriminations (y compris professionnelles), on quitte le discours révolutionnaire pour celui des revendications pragmatiques, une sorte d’Arcadie de gauche, avec même l’ouverture d’un bar avec backroom, ma première backroom, rue du Roule à Paris, le BH. C’était l’époque du Palace, du sauna Continental, du Boy. La librairie « Les mots à la bouche » ouvrait en 82.
En février 82 deux médecins parisiens, Willy Rozenbaum et Jacques Leibowitch mettent en place un groupe d’alerte sur le sida (dont le mot n’existe pas encore) et l’association des médecins gais, à laquelle je venais d’adhérer, organise en avril un séminaire de formation sur le sarcome de kaposi.
On connaît la suite, jusqu’au Pacs….

Le chemin parcouru en 40 ans est immense. Il peut m’arriver de m’attrister que certains oublient que si l’on en est là, c’est en partie grâce à ceux qui « n’ont pas eu peur de donner de nous une mauvaise image » (en partie car la « libération homosexuelle » est indissociable du mouvement de libération de la femme, de la dissociation progressive entre sexe et reproduction). « Il est interdit d’interdire » proclamait-on en 68. Aujourd’hui, dans nos sociétés, les interdits moraux ont trouvé leur dernier refuge dans la pédophilie et l’inceste (parfois jusqu’au délire, voir Outreau), mais l’interdit a trouvé le moyen de revenir par la fenêtre, il a pris un nouveau nom, « Principe de précaution ».

Partager cet article
Repost0

commentaires