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5 novembre 2012 1 05 /11 /novembre /2012 22:50

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Quand j’ai rédigé mon dernier billet, je n’avais encore lu que quelques pages du livre de Mathieu Lindon, « Ce qu’aimer veut dire », prix Médicis 2011, récit autobiographique en forme d’ hommage à ses deux pères, le naturel, Jérome Lindon, qui fût le patron des éditions de Minuit, et le « spirituel», Michel Foucault. Si la progression de ma lecture, gênée par un style déroutant, relâché, parfois difficilement compréhensible, surtout dans sa première partie, avait été plus rapide, j’aurais sans doute infléchi quelque peu mes réflexions sur amitié et homosexualité. Il m’a fallu un peu de persévérance, j’ai failli en abandonner la lecture, pour m’intéresser à cette histoire qui se déroule en grande partie dans l’appartement que Michel Foucault, rue de Vaugirard, mettait à disposition de ses amis, où les drogues circulaient et où les trips à l’acide et à l’héroïne et les aventures sexuelles se succédaient sans fin. Le récit bascule à mi-parcours, à la mort du personnage central, Michel Foucault, dont le souvenir devient omniprésent, et a alors réussi à m’embarquer jusqu’à son terme et me toucher. Il s’agit bien ici de l'histoire d’une amitié profonde, non sexuelle, d’un jeune homme de 23 ans pour un homme mûr - même s’il y a eu désir chez ce dernier - fasciné par sa tolérance, sa générosité, sa facilité de communication tout ce que n’a pas su lui donner son père.

Amitié donc, sans l’ombre d’un doute, mais l’auteur fait cependant écho à plusieurs reprises à mes interrogations du précédent billet : « Je suis embarrassé du sexe, parfois, ne distingue pas bien l’amour et l’amitié. Je suis persuadé que tout ce qui en moi rend hommage à l’amitié rend hommage à Michel : n’est ce pas de l’amour ? Je ne peux rencontrer quelqu’un sans penser à lui, non pas pour m’imaginer comment il aurait estimé ce nouvel ami, mais persuadé que cette rencontre n’aurait pas été possible sans lui, ne se serait jamais passée aussi bien. Je ne sous-estime pas l’apport de mes parents dans les qualités que je peux avoir : mais le poids d’une relation père (ou mère) – fils est évidemment une entrave, comme si, par une sorte de structuralisme psychologique, les individus étaient écrasés par elle », ou plus loin , « Que je n’aie jamais fait l’amour avec Michel ni Hervé (Guibert)- c’étaient mes deux seuls amis avec qui ça s’est posé et ne s’est jamais réalisé – était comme un lien supplémentaire entre nous trois. Que le sida tue et celui avec qui je n’avais d’abord pas voulu coucher et celui qui n’avait pas voulu coucher avec moi m’interdisait de regretter les actes manqués. C’était une honte mais c’était ainsi. »

Une amitié homosexuelle, pour s’affranchir du sexe, nécessite peut être une rencontre exceptionnelle?

Ce livre m’a également touché par sa description très crue du quotidien de la fin des années soixante-dix et du début des années quatre-vingt, traversée par une multitude de figures homosexuelles célèbres, Hervé Guibert, Roland Barthes (dont la vison qui est donnée de son rapport aux jeunes gens ne rend pas particulièrement sympathique l’auteur de l’inoubliable « fragments d’un discours amoureux »), Daniel Defert (le compagnon de Foucault qui allait fondé Aides après sa mort) renvoyant à ce que j’ai appelé la période « gay » dans un de mes billets précédents, quotidien que j’ai vécu dans bien des aspects décrits - à l’exception de celui de la drogue que je n’ai rencontré que de façon anecdotique – les tricks qui se succèdent, les amours sauvages, les amis qui disparaissent les uns après les autres et peut être surtout le rapport à la famille, celle que l’on se crée, à laquelle on choisit d’appartenir, et non la vraie, subie. Cette famille que l’on se crée, celle de nos amis, de leurs amants, des nôtres présents ou passés est ce qui est parfois appelé, fort improprement, « milieu », cela n’a bien sûr rien à voir avec celui auquel se terme pourrait renvoyé, celui qui est constitué par la fréquentation quasi exclusive des quartiers, commerces, bars, discothèques et circuits gays car si celui là est tissé de liens affectifs, on peut se sentir fort seul dans celui-ci.

« L’homosexualité a transformé les règles. L’intimité a changé de camp. Il n’a pas pu y avoir de solidarité familiale au sens le plus strict, de mon ascendance à ma descendance : de ce point de vue, le seul enfant qu’il y a eu entre mes parents et moi, c’est demeuré moi. Alors l’affection est restée mais l’intimité entre nous est devenue obscène, égarée entre l’enfance et la sexualité, ayant perdu le contact avec la réalité, plus fausse que les choses survenant à Hervé. Elle s’est à la fois circonscrite et élargie à ma famille amicale, cette famille fictive qui est devenue la vraie, à croire que j’avais enfin découvert, après une longue quête, mes amis biologiques.. Et aucune malédiction de cet ordre n’a frappé cette intimité là, elle se transmet à travers les générations si bien que notre relation à Daniel et moi, nous l’avons chacun héritée de Michel »
(Mathieu Lindon, Ce qu’aimer veut dire, P.O.L., 2011)

 

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