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19 octobre 2013 6 19 /10 /octobre /2013 09:00

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Le récit de Dominique Noguez, dont j’ai brièvement rendu compte dans mon dernier billet, n’est pas seulement la chronique autobiographique d’une passion
amoureuse,
mais aussi un témoignage révélateur sur la façon, en fait fort répandue chez nombre d’entre nous, dont peut être ressentie la « visibilité homosexuelle
».

La passion amoureuse, la littérature ne la conçoit que tragique, qu’elle soit partagée, mais  contrariée par un destin funeste, ou qu’elle ne le soit pas
et
qu’elle plonge alors la victime d’un amour non réciproque dans un état qui a la dimension d’un délire. Si les classiques, de Tristan et Iseult à la Princesse de
Clèves nous ont surtout peint
celle-là, les auteurs modernes lui ont préféré celle-ci, Proust en étant la figure de proue. C’est dans cette lignée que se situe l’histoire d’amour fou que nous
conte « une année qui commence
bien ».


Le parallèle qui a été fait par certains critiques, du Figaro à Médiapart, avec « Un amour de Swann » - «La découverte progressive par Swann qu'Odette finalement
ne
valait pas l'amour qu'il lui a voué rencontre, ici, le jugement que Houellebecq porte sur l'être aimé par le narrateur, 'il ne te mérite pas' - ne me semble
cependant pas pertinente. En effet le
jugement que porte Swann, à la fin du premier tome de la Recherche, « Dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand
amour, pour une femme qui ne me
plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! », ne pourrait être celui de Dominique Noguez: Cyril était son genre et il lui plaisait éperdument. Il y a une dimension
quelque peu mythologique, « à la
Grecque », du désir chez l’auteur, la beauté étant son carburant indispensable, d’autant plus que s’y associe un supplément « d’âme» (Cyril est cultivé). Si l’on
retrouve dans ce livre toutes les
figures de la passion que Roland Barthes a décryptées dans son « Fragments d’un discours amoureux » - l’angoisse, l’absence, la jalousie, l’attente, la solitude…,
les instants de bonheur fou
aussi -, l’auteur s'y  dévoile totalement jusque dans les situations les plus humiliantes.Il apparait bien souvent si pitoyable que le lecteur qui reste
extérieur à ce délire amoureux
déclenché par un être mythomane, manipulateur, d’un narcissisme sans limite, caractériel et souvent abject, finit par ne plus le plaindre…

Cette vaine recherche de l’amour mythique, celui « d’Achille et Patrocle », n’est sans doute pas sans lien avec le regard que porte l’auteur sur la « visibilité
»
homosexuelle, problématique qu'il aborde à propos de sa décision de publier cette histoire : "Quelle raison ai-je, en effet de divulguer ici le plus intime de ma
vie, alors que mes tendances
profondes s'y opposent et que c'est même en m'y refusant que j'ai jusqu'ici réussi tant bien que mal à me fabriquer une existence supportable? ....vivons caché pour
vivre tout simplement, ou
plutôt pour survivre". Il a la sensation de s'être trouvé entre deux moments "qui furent aussi deux extrêmes, le tapinois puis la revendication, la discrétion ,
puis la fanfare", entre le temps
de ceux qui firent pour la plupart (à l'exception de quelques uns comme Gide) profil bas (Montherlant, Mauriac, Martin du Gard, etc) et ceux, "ces étonnants
contemporains" pour lesquels l'aveu ne
coute rien (Renaud camus, Hervé Guibert, Guillaume Dustan...).

Son "plaidoyer" pour l'invisibilité va s'appuyer sur un tryptique, l'impudeur, la catégorisation, la peur :

* L'aveu comme impudeur : "Renaud Camus m'avait répondu que la question du secret n'avait pas grand sens pour lui et que ni lui ni ses amis n'avaient plus rien
à
cacher. Heureux homme. Peu s'en faut que pour ma part je ne vois dans l'aveu le comble de l'impudeur - en tout cas une tentation funeste et
répréhensible".
* L'aveu comme catégorisation ensuite : "Tandis que si, "tolérance" pincée, "largeur d'esprit" ou même vraie sympathie (ce que les anglophones appellent
être
gayfriendly), on vous assigne à une minorité très circonscrite, c'est comme de vous faire entrer dans une camisole trop étroite....cela vous bride aussitôt, vous
étouffe; vous ne pouvez plus
faire un geste libre sans vous faire remarquer ni paraitre trahir votre vraie nature et vos vrais congénères". L'auteur voit dans l'aveu une dépossession de sa
liberté d'être autre chose de ce à
quoi on vous assigne, peur de n'être plus reconnu partout que dans cette dimension là au détriment des autres, peur de heurter autrui jusque dans la famille : "
C'est cette paix des fantômes -
paix armée, souvent, mais paix - que la proclamation publique d'une préférence sexuelle (le coming-out, comme ils disent) risque fort de fiche en l'air. Les vôtres
risquent de ne plus souvent
vous percevoir comme l'un des leurs". Comme on pouvait s'y attendre, c'est le communautarisme qui est finalement mis en cause : "Mais enfin, admettons ...qu'au
risque de perdre une partie de ma
liberté je clarifie et claironne mes préférences. Ne sera-ce pas pour m'exposer à un dernier désagrément : l'enfermement dans un ghetto douteux? Ne sera-ce pas pour
succomber à cette tendance
contemporaine...à l'exaltation des différences, des mémoires, des origines.....Avec - sous prétexte de ne rien laisser passer - une propension à trouver
paranoiäquement de l'homophobie
partout."
* L'aveu enfin comme prise inconsidérée de risque : se ménager le havre d'une vie privée serait " prudence dans les sociétés fortement coercitives et sagesse
dans
toutes les autres notamment dans celles qui, comme la nôtre, se donnent de grands airs de liberté et fonctionnent en réalité à l'émotion collective, c'est à dire,
le cas échéant, pour peu que
l'air du temps change brusquement, au lynchage - ne serait-ce que médiatique."

La problématique de la visibilité gay et de revendication de nos droits faisait jusqu'ici surtout débat, parmi nous, entre les partisans du droit à
l'indifférence
et ceux du droit à la différence. Si, schématiquement, les premiers peuvent être définis comme des utopistes qui se battent pour un monde où le fait d'être
homosexuel serait une caractéristique
aussi banale que la couleur des yeux, alors que les seconds, tels les auteurs d' "homographies" dont j'ai parlé dans un billet antérieur et dont je me sens proche,
sont convaincus de
l'inéluctabilité de la persistance d'une homophobie résiduelle et que le combat pour notre reconnaissance ne pourra jamais cesser, tous se retrouvent dans la
revendication active de nos droits. On a
fait semblant d'oublier qu'il existe, probablement en bien plus grand nombre qu'on ne le croit, des homosexuels qui voient dans le "coming-out" une violation du
principe de précaution et qui ne
conçoivent la lutte pour nos droits (quand ils ne s'en désintéressent pas...) que dans l'ombre : "Pourquoi ne pas se battre activement mais anonymement pour les
droits des homosexuels et attendre
la mort pour mettre éventuellement les points sur les "i"?".

Derrière ce refus de "l'étiquette d'homosexuel", cette volonté de se dérober au regard classificateur de "l'autre" perçu comme ayant, au moins, un
inconscient
homophobe (un point que ces homosexuels de l'ombre partagent avec ceux du droit à la différence), il faut s'en doute moins voir la marque de la lâcheté que celle de
la honte : "j'ai du tout
trouver tout seul, vaincre une honte constante de n'être pas dans le moule, et le faire oublier". L'homosexualité perçue comme un désordre par ceux là même qui la
vivent....
Inutile de préciser que Dominique Noguez, au nom de "l'assimilation républicaine" , est resté étranger aux luttes du mouvement gay, vues comme une
conception
américaine du monde, de la Gay Pride au mariage pour tous. Peut-être faut-il aussi y voir une influence du milieu "élitiste" et fortuné, cercles littéraires et
autres, dans lequel baigne
l'auteur, le microcosme qu'il fréquente pouvant, là le parallèle avec Proust peut se justifier, évoquer celui des Guermantes. Comment s'étonner alors que le
critique du Figaro ait tant aimé ce
livre qu'il considère comme le plus important qui ait été écrit sur l'homosexualité depuis 20 ans...

Un grand livre en effet, superbement écrit, mais dont est en droit d'espérer qu'il nous décrit un monde qui n'est plus, celui de la période "pré-gay" dans le
repli
duquel l'auteur est resté prisonnier.

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