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19 octobre 2010 2 19 /10 /octobre /2010 12:22

Vendredi dernier, j’aurais du me rendre à Bordeaux mais j’en ai été dissuadé par le mouvement de grève larvée de certains personnels des aéroports parisiens, le départ de mon avion ayant été finalement annulé après avoir été repoussé de demi-heure en demi-heure. J’ai constaté avec surprise que ces retards qui touchaient la plupart des vols étaient pris avec une relative bonne humeur par une clientèle dont j’ai pu constater par le passé, dans des circonstances similaires, qu’elle pouvait manifester son mécontentement plus que bruyamment. Compréhension implicite des motivations des grévistes ? Ces perturbations aériennes, dont j’ai appris qu’elles duraient en fait depuis mardi, sont étrangement passées sous silence par les médias. On peut s’interroger sur cette minimisation de l’étendue du mouvement de grève actuel, alors que ces mêmes médias ont plutôt eu tendance à suivre les syndicats dans leur surestimation du nombre de manifestants.
On peut se demander aussi pourquoi les syndicats appellent à poursuivre un mouvement alors qu’ils savent pertinemment que le gouvernement ne peut plus reculer et qu’ils risquent de se retrouver sans porte de sortie honorable ? Peur d’être débordés et que le recul du pouvoir ne puisse advenir que dans le contexte d’une dé-corrélation du mouvement protestataire du problème des retraites, dé-corrélation dont l’entrée en lice de lycéens qui n’ont jamais songé qu’ils seraient vieux un jour pourrait être le signe avant coureur, qui emporterait tout sur son passage (le petit facteur, qui commence à vieillir lui aussi, rêvant même tout haut de mai 68, oubliant qu’en mai 68 la France était prospère, en pleine expansion et qu’il s’est alors agi d’un mouvement libertaire dans une France « culturellement » sclérosée) ? On comprend mieux par contre l’attitude du parti socialiste qui a intérêt à ce que la réforme se fasse (un boulet de moins pour lui s’il arrive à revenir aux affaires), mais avec le plus de dégâts possibles pour que le coût politique en soit considérable pour le pouvoir actuel. Car c’est bien l’élection de 2012 qui est en train de se jouer, que le PS puisse gagner même sans leadership et sans programme (François Hollande s’y essaie bien, en faisant sur le plan fiscal des propositions d’une cohérence telle qu’on en regretterait presque qu’il ne soit plus à la tête de ce parti).
Je ne sais pas qui sera le candidat du PS en 2012, mais il se pourrait bien que Renaud Camus le fût, s’il arrive à obtenir, ce qui me semble improbable, les signatures nécessaires. C’est par hasard que je suis tombé l’autre soir sur une interview de lui, dans une émission où je m’attendais le moins à le trouver, « Bienvenue chez Basse », animée par un journaliste, Pierre Louis Basse, dont la pensée me semblait bien ancrée dans le conformisme de gauche le plus répandu. L’interview, menée sans agressivité, autre surprise, portait sur la sortie de son livre « L’abécédaire de l’in-nocence », qui reprend des communiqués du parti qu’il a fondé, « le parti de l’in-nocence », interview pendant laquelle il a confirmé qu’il était possible qu’il soit candidat en 2012. Cette annonce a même provoqué quelque émoi, prendre le risque du ridicule,  sur le site de la « Société des lecteurs », site pourtant bien aseptisé depuis que des interventions intempestives ont conduit à une censure préalable qui en fait un cercle des adorateurs. On peut imaginer la stupéfaction que pourrait provoquer l’apparition dans la « lucarne » de ce sexagénaire gay, pionnier de la liberté sexuelle, au look d’un autre temps, parlant un langue que l’on pourra bientôt qualifiée de morte, pestant contre la disparition des valeurs de la grande bourgeoisie, l’impolitesse, la dislocation de la syntaxe, l’islamisation de la France, la perte des bonnes manières et du sens civique, l’état de l’éducation nationale et le saccage des paysages.
Cette grande « déculturation » dont parle Renaud Camus est sans doute aussi le reflet d’un monde qui est passé du traitement de texte à « powerpoint», de la phrase au « bullet point », « formatage par le bas de la pensée » (je renvoie à l’article du Monde de ce week-end « Powerpoint c’est du cinéma »), ce monde qui a donné naissance à « Facebook », dont un film magistral, au premier plan d’anthologie saisissant la tachypsychie du héros, nous montre comment l’impossibilité à communiquer, la blessure d’amour propre provoquée par une rupture sentimentale et la jalousie vont amener un surdoué à devenir le plus jeune milliardaire de notre temps.
Jacques Julliard lui aussi, dans des numéros récents du Nouvel Observateur, s’émouvait de la disparition de la langue française et du silence assourdissant qui occultait le fait que la religion chrétienne était devenue la plus persécutée au monde, notamment en Orient et de l’impossibilité à mobiliser les intellectuels sur cette chasse aux chrétiens. Jacques Julliard y voit un Yalta culturel, à l’Orient le monopole d’une religion de plus en plus intolérante, à l’Occident celui de la tolérance et de la laïcité ? On pourrait mettre en doute ce monopole de la tolérance en occident, parler plutôt là aussi d’un formatage de la pensée aux normes du « politiquement correct », formatage dont nous avons l’illustration de samedi en samedi à l’émission de Ruquier où l’on tente de plus en plus souvent, samedi dernier c’est Samuel Benchetrit qui s’y est essayé, de priver de parole ceux qui pensent autrement.
La flèche du temps n’est réversible que dans les équations de la mécanique quantique. Renaud Camus retiré dans son château du Gers fait de plus en plus penser à Don Quichotte. S’il peut m’arriver d’avoir telle ou telle nostalgie, douce et non douloureuse, je ne me sens pas mal du tout dans le monde tel qu’il advient. Quelque soit l’intérêt jamais démenti que je porte l’œuvre de Renaud Camus, je ne voterai donc pas pour lui. Je ne sais encore pour qui. Qui sait, François Hollande sera peut être le candidat socialiste !

 

"Les Lumières ont versé, si l'on ose l'écrire, des torrents de larmes, que le romantisme se garda bien de sécher, quoiqu'il ait modifié la matière des mouchoirs, et réduit quelque peu leur format. Ces pleurs si naturels, si l'on en croit leur immémoriale ancienneté parmi nous - qu'attestent à l'envi la littérature, qui sait tout, et la peinture, qui voit tout, pour ne rien dire de la musique, qui bruit de bout en bout de leur débordement -, ces pleurs directement tombés des yeux de la nature, il ne fallut rien moins que le naturalisme pour commencer à les tarir, l'urbanisme haussmannien, la science, les mardis de la Salpêtrière et la grande industrie. Nous ne sanglotons à peu près plus, sauf, et ce n'est même pas sûr, aux pires débâcles de l'histoire, de la grande et de la nôtre. Or qu'en serait-il pourtant de décennies à la chaîne qui ne sauraient plus ce que c'est que le rire ? Nous ne savons presque plus ce que c'est que les larmes."
(Renaud Camus, Le Bord des larmes, P.O.L., 1990)

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