Dans un précédent billet, à propos de la question turque, je faisais référence à un roman
historique récent « La Religion ». C’est le souvenir du fascinant roman d’aventures se situant à la même époque, « L’Œil de Carafa », lu en 2001, mais toujours très présent, qui m’a
incité à en entreprendre la lecture. Ce roman, écrit à 4 mains, par un collectif d’écrivains italiens situe son action aux premières années de la Réforme et des débuts de l’imprimerie. « Le
narrateur, un mystérieux héros aux multiples identités successives, s’engage aux côtés de ceux qui, vite déçus par Martin Luther, veulent faire de la religion réformée un instrument de libération
des opprimés : Thomas Müntzer et son armée de paysans, puis les anabaptistes qui s’emparent de la ville de Münster. …Au fil des décennies, se fait peu à peu jour dans sa conscience une vérité
tétanisante : la trahison d’un homme, un seul, toujours le même, est à l’origine de la ruine de toutes les causes pour lesquelles il s’est battu, de toutes les défaites qu’il a traversées. En
suivant d’un bout à l’autre de l’Europe les indices infimes que chacun sème derrière lui, les deux hommes vont cheminer l’un vers l’autre, pour finalement se retrouver à Venise, au moment où les
juifs vont être persécutés, et régler les comptes de toute une vie. Ce traître c'est Q, l'âme damnée, l'"Oeil de Carafa", l'espion le plus fidèle et le plus efficace de Carafa, le grand
inquisiteur, futur Paul IV.
Cet extraordinaire roman écrit sous le pseudonyme de Luther Blissett derrière lequel se cachent quatre jeunes auteurs italiens, membres des Tute Bianche (les « Tuniques blanches », qui se sont
illustrées il y a quelques années à Gênes lors des manifestations contre le sommet du G8) de Bologne. Sur Internet, ils animent le collectif Wu Ming, nom qui signifie « Anonyme » en chinois et
leur prochain roman (ils sont maintenant cinq) est annoncé pour la rentrée. Bien sûr, au-delà de l’efficacité narrative de ce thriller, il y a une résonance politique, d’extrême gauche : « de
même que les anabaptistes s'opposaient à la toute-puissance de Rome comme à la fausse rébellion luthérienne, qui n'est que l'instauration symétrique d'un autre ordre pour remplacer celui auquel
il s'oppose, de même aujourd'hui certains altermondialistes s'opposent à l'ordre néolibéral (lequel est d'ailleurs vacillant en raison de la crise: oscillation passagère ou prélude à
l'effondrement?) comme à la gauche molle qui tente d'en circonvenir les abus sans remettre en cause profondément son système même. Il serait toutefois réducteur de réduire ce brillant livre
qu'est Q à un simple roman à clefs, et c'est pourquoi, toute pertinente que puisse être cette lecture, elle est loin d'être exhaustive »
http://www.rue89.com/cabinet-de-lecture/wu-ming-aucun-pays-n-est-a-l-abri-de-devenir-un-peu-l-italie