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14 février 2013 4 14 /02 /février /2013 08:48

 

 

 


L’actualité m’a amené, comment aurais je pu y échapper, à consacrer de nombreux billets au mariage homosexuel - je n’aime décidemment pas l’expression "mariage pour tous", même s’il faut bien reconnaitre qu’elle s’est imposée, - nombre de ceux qui m’ont connu dans mes années « militantes » en seraient sans doute sidérés, cérémonie qui ne concernera probablement qu’une minorité d’entre nous. Notre longue marche vers l’égalité des droits, y compris les plus conformistes, ne doit pas nous faire oublier la libération sexuelle sur laquelle s’est
construite l’identité gay et qui continuera à occuper les journées et les nuits d’un bien plus grand nombre.

Les réflexions d’un jeune internaute  qui, à la suite du billet que j’avais consacré à « amitié et homosexualité », a préfèré la voie du message personnel à celle du commentaire, me donnent l’occasion de revenir à des préoccupations plus quotidiennes. Dans une discussion sur notre rapport au sexe, au désir et à l’amour, une de ses affirmations - "le jardin des tuileries s'est vidé au profit de gayromeo"- m’a amené à lui répondre à peu près en ces termes :

« Est ce si sûr, du moins dans les grandes villes, ou tout au moins est ce durable?

Je ne crois pas qu’internet ai rendu ou soit sur le point de rendre "archaïque", dépassé, les anciennes pratiques. J'ai certes investi internet, jusqu'à l'addiction
parfois, mais sans renoncer aux bars, bars sexe, saunas, plages etc. La « chasse » sur internet a ses limites et ses pièges :

* le profil virtuel...Certes, avec un peu d’habitude on le débusque assez rapidement pour mettre un terme à un « chat » interminable
* le profil « ravalé » : la marchandise livrée ne rappelle que vaguement le « flyer » attractif vu sur le site.
* la disponibilité du théâtre des opérations : le marché des « je me déplace seulement » excède de loin celui des « je reçois ». Ah ces couples
infidèles…..
* l'impératif du "now" ou l'envie de baiser similaire à une envie de "pisser" : "Tu es dispo quand?" : "now".....La programmation d'une rencontre non immédiate est
bien souvent vouée à l'échec, et même quand elle semble envisageable faut il encore disposer d’une mémoire sans faille pour se souvenir des disponibilités diverses de multiples
contacts…..
* la non faisabilité du "plan B" : pas de plan de substitution comme dans les lieux « physiques » où si "ça ne colle pas", on passe au suivant....ni la possibilité
de proposer, en garçon bien éduqué, un « break » quand l’ennui pointe….
* la perte du plaisir de "chasser": l'approche, l'accroche d'un regard, l'esquisse d'un sourire…
* le formatage des rencontres en fonction des pratiques (actif/passif, poppers, etc...) au détriment des individus vus comme de simples instruments de son plaisir.
Combien de « chats » commencent par l’exaspérant « tu aimes quoi ?» (J’ai pris l’habitude de répondre presque systématiquement « tout») ou « trips ? », quant cela ne va pas jusqu’à la demande de
scénario…
* la gestion de la "récidive", ou selon une expression imagée que j'ai eu le plaisir de découvrir il y a peu :"ça te dirait de remettre le couvert". Une situation au premier abord plutôt flatteuse pour l'ego, mais qui peut se révéler embarrassante si justement "ca ne nous dirait pas tant que ça". A la reflexion plutôt plus facile à gérer sur internet, ou l'on peut, mais cela n'a qu'un temps, arguer de sa non disponibilité, alors que dans les lieux traditionnels il faut bien se résoudre soit à blesser , soit à se sacrifier, sacrifice qui peut toutefois se révéler assez doux quand ona rien trouvé d'autres à se mettre sous la dent.
* la censure des filtres sur l'âge : quelques jours de plus par rapport à la date limite de consommation et vous disparaissez de l’écran. Cela conduit à une minimisation presque systématique de son âge, parfois pathétique…..
* la censure des filtres sur la localisation : malheur aux banlieusards….Durant les années de braise j’étais capable de faire des centaines de kilomètres pour un plan….

Internet est un outil fantastique, devenu irremplaçable quant on se déplace dans une ville ou un pays dont ne connait pas la typologie des terrains de chasse ou dont la vie gay est réduite à sa plus simple expression ou impossible au grand jour. Je vous concède qu’il a permis l'explosion quantitative des possibles, voire qualitative, non dans le sens d'une amélioration de la qualité...mais dans celui de l'arrivée sur le "marché" d'une population qui ne n'aurait jamais mis les pieds dans un lieu gay, fut-ce une « tasse » ou un jardin, population qui ne se localise d'ailleurs pas sur des sites ouvertement "gay" comme gayromeo ou citegay, mais sur d’autres comme Badoo, voire gayvox où l’on peut afficher une orientation "hétérosexuelle". Il me semble cependant que son utilisation exclusive des réseaux sociaux a une dimension frustrante, produit un manque que je ne dois pas être le seul à ressentir si l’on en juge, par exemple, par le succès des jours "naturistes" au sauna IDM ou la multiplication des soirées privées.

Le jardin des tuileries s’est peut être vidé, je ne sais, depuis cette nuit des années 80 où j’y fis une chute mémorable, mon regard attiré par celui d’un garçon
n’avait pas vu le ravin vers lequel mes pas me dirigeaient, ou celle des années 90 où j’ai hébergé chez moi ce jeune homme qui venait de s’y faire tabasser et dévaliser et qui ne savait comment
regagner sa province natale, mais bien d’autres lieux sont encore florissants ou le redeviennent.

Il est vrai qu'on ne peut avoir la même approche de « Grindr » à votre âge et au mien. Je n’ose imaginer le nombre de sollicitations dont on doit être assailli à 20
ans, je comprends que cela puisse être grisant et qu’il soit même impossible d’y faire face, vous obligeant à l’impolitesse…

Bien à vous »


Je ne suis pas sûr que cette réponse ait satisfait mon interlocuteur, cette correspondance fût la dernière….

Au moment où je termine ce billet, j’ai à peine commencé la lecture du nouvel essai de Fréderic Martel, «Global Gay», dont le sujet central est la mondialisation de la question homosexuelle, et notamment du rôle qu’y joue internet : « Dans cette globalisation en cours de la question gay, un élément déterminant est en train de tout accélérer : Internet et les réseaux sociaux. Isolés hier, les homosexuels sont désormais connectés les uns aux autres, et cette révolution est, comme on le lira dans les pages qui suivent, la plus considérable de toutes ». 


Dans le prologue j’ai été quelque peu surpris de retrouver les expressions « pré-gay » et « post-gay » dont j’ai fait état dans de précédents billets à propos des contributions d’intellectuels
espagnols à la question gay. Il rend compte en ces termes de l’atmosphère d’un bar jordanien : « ….le Books@Café est à la fois le passé et l’avenir de la question gay, à la fois « pré-gay » et «
post-gay ». Cette atmosphère hors du temps le rend fascinant. Pré-gay, car on est ici, à l’évidence, avant la « libération gay » du monde arabe – si l’expression a un sens. Post-gay, car on est aussi au-delà, dans une modernité que j’ai vu naître à East Village à New York, à West Hollywood à Los Angeles ou dans les villes d’Europe du Nord : celle d’une vie homosexuelle moins cloisonnée et plus fluide, d’une communauté qui n’est pas seulement « gay », ni même « gay friendly », mais simplement « friendly » - le mot « gay » étant sous-entendu. Books@Café est un lieu au-delà des entités uniques et des communautés fermées. Il est décalé, non cloisonné : post-gay. »

J’aurais sûrement l’occasion de revenir sur ce livre d’ici peu.

 

 

 

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commentaires

E
<br /> Alors lisez la scène de drague aux tuileries dans Apostrophes aux contemporains de ma mort. De l'onirisme pur et du vécu tout à la fois, sans aucune disparate. Je n'en ai pas trouvé<br /> d'extrait sur internet, mais un extrait de la suite vous en donnera une idée<br /> <br /> <br /> http://il-a-tout-fait-pour-cela-mais-il-a-peur.uphero.com/il-a-tout-fait-pour-cela-mais-il-a-peur.pdf<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br />  <br />
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