La littérature a joué un rôle majeur dans l’émergence d’une culture « gay et lesbienne ».
Lorsqu'on s'intéresse au thème "homosexualité et littérature", force est de constater que certaines œuvres ont plus marqué que d’autres les différentes étapes de la libération gay et font partie
de l'imaginaire de la culture homosexuelle.
Avant guerre, on ne peut guère parler de littérature homosexuelle et si les œuvres de Gide,
Proust, Wilde ou Yourcenar ont nourri l’imaginaire de biens des homosexuels de l’époque, on ne peut dire que le "Corydon" ou "Sodome et Gomorrhe", ont accédé au statut d'œuvre "gay"
représentative, si ce n'est dans une petite élite.
Dans l’immédiat après guerre si des romans comme "Querelle de Brest" de Genet en 47, ou "Amours interdites" de Mishima en 51 mettent plus directement en scène l’homosexualité dans sa dimension tragique, ce sont les œuvres décrivant une homosexualité à « l’antique », l’amour des éphèbes qui dominent la scène en France. Le roman le plus connu reste "Les Amitiés Particulières" de Peyrefitte en 44 et le plus emblématique "La ville dont le prince est un enfant" de Montherlant en 51 (pièce de théâtre prolongé par le roman "les garçons" en 69).
Puis, jusqu’à la fin des années 70, c’est de la souffrance homosexuelle, homophobie, découverte de sa sexualité, impasse du désir homosexuel, dont témoignent la plupart des romans, ceux d’Isherwood (« a single man », 1964), de Forster (« Maurice», publié en 71 mais écrit des années avant) ou en France d’Yves Navarre qui connait un réel succès public dans les années 70, ce qui lui vaudra le qualificatif d’écrivain homosexuel (alors qu’il se définissait comme écrivain et homosexuel) avec notamment « Le cœur qui cogne » (1974), « Le petit galopin de nos corps (1977), "Le temps voulu", 1979, jusqu’à atteindre la consécration institutionnelle du prix Goncourt avec « Le jardin d’acclimatation » en 1980. "L'étoile rose" de Dominique Fernandez qui parait en 1978, roman qui m’avait profondément marqué l’année de mon « coming-out » clôt cette période (il recevra quelques années plus tard le prix Goncourt pour « Dans la main de l’ange », autobiographie romancée de Pasolini). Parallèlement, dans le sillage de la révolution sexuelle de mai 68, certains écrivains, évoquent la pédophilie homosexuelle dans leurs œuvres, comme Michel Tournier dans le « Roi des aulnes » (1970), et surtout Tony Duvert, couronné par le prix Médicis grâce à Roland Barthes en 1973 pour « Paysage de fantaisie » (qui met en scène des enfants dressés pour la prostitution), qui en fit l’éloge (« Le bon sexe illustré », 1973 ; « L’enfant au masculin », 1980) et dont certains des romans ne seraient sans doute pas autorisés à la publication aujourd’hui.
La parution de "Tricks » de Renaud Camus en 78 témoigne de la libération homosexuelle en marche. Cette chronique de ses « plans cul » dit une homosexualité libérée, sans complexe, « tranquillement » pour reprendre les mots de l’auteur. Au même moment, un des fers de lance de cette libération, Guy Hocquenghem, publie en 79, en parallèle du film documentaire du même nom, "Race d'ep" qui se donne pour objectif de retracer un siècle d’histoire de l’homosexualité.
Les années Sida voient paraître des livres qui vont faire scandale. Les uns, plus ou moins autobiographiques, comme « A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie" d'Hervé Guibert (1990), décrivent le désespoir face à une mort inéluctable et les ravages qu’a causés cette maladie dans la communauté gay, tandis que d’autres, tels Guillaume Dustan ( "Dans ma chambre" , 1996) font l’apologie de la fuite en avant, début d'un mouvement en faveur du "bareback".
Qu’en sera-t-il des années "post sida"? Le titre « Retro » du livre "scandaleux" d'Olivier Bouillère, qui a suscité un certain enthousiasme critique lors de sa parution en 2008, pourrait être le dénominateur commun de bien des romans récemment parus. « Retro » est l'histoire d'un homosexuel à la vie dissolue, en 1998, qui se trouve brusquement transporté dans son propre corps 20 ans plus tôt quand il avait 10 ans et qui va revivre une histoire qu'il connaît déjà, du moins autant qu'il s'en souvienne. C'est avant tout un livre sur la mémoire, sur la façon dont on reconstruit le passé. Ce passé ce sont les années "Palace"- Amanda Lear, Thierry le Luron, Roger Peyrefitte sont des personnages du roman, mais c'est un livre encore plus scandaleux que ses prédécesseurs, "Tricks" ou "Dans ma chambre", par sa description de scènes pédophiles du point de vue de l'enfant (qui les a d'ailleurs souvent provoquées). Le dernier chapitre, qui se situe à nouveau en 98, ajoute au malaise, à l'étrange, car la réalité ne semble plus celle du début du roman, comme si le fait d'avoir "revécu son passé" vous faisait basculer dans un autre univers. Fernand Baudot, dans « L’art d’être pauvre », paru en 2009, témoigne aussi de cette nostalgie des années 70/80 où tout était permis. Nommé conseiller de Frédéric Mitterrand au ministère de la culture au début 2010, ce qui fît polémique, il s’est suicidé quelques mois plus tard. D’autres comme Tristan Garcia avec « La meilleure part des hommes » (2008) reviennent aussi sur ces années 80 (« c’était notre foutue libération des mœurs ») et l’affrontement de deux générations à l’intérieur de la communauté gay, celle de la prévention et celle du jouir à tous prix.... Renaud Camus à nouveau, dans les 2 tomes du "Journal de Travers" publiés en 2007 et qui couvre les années 76/77, donnera un étonnant document sur les années pré-Sida, la vie artistique à cette époque, et ses amours homosexuels.
Certains penseront peut être que ce que l’on pourrait souhaiter dans les années qui viennent c’est que la notion même de « romans homosexuels » ou d’écrivains « homosexuels » ne fasse plus sens...
Nombre des écrivains cités se sont suicidés (Navarre, Duvert, Baudot) ou sont morts du Sida (Guibert, Hocquenghem, Dustan).