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17 avril 2010 6 17 /04 /avril /2010 18:49

Il m’est arrivé, sur un blog antérieur, de relever à propos de l’intérêt que je porte à Renaud Camus, l’expression « maître à penser » qui m’a paru fort mal à propos employée. Il faudrait interroger d’abord la notion même de maître à penser qui peut s’entendre de deux façons fort différentes. La première, celle sans doute sous-entendue par celui qui l’a employée, renvoie à ceux, « gourous », dont la pensée est devenue une « référence », une sorte de « vérité » qui a pour vocation d’être apprise et transmise à et par leurs disciples. Cette première acceptation du terme est plutôt négative, Gide dans les «Nourritures terrestres» dit à son disciple de jeter le livre qu'il a écrit pour lui, et André Gluksman s’en est pris, dans un pamphlet célèbre qui lui avait attiré les louanges de Michel Foucault, aux «Maîtres-penseurs», Hegel, Marx, etc.. La seconde, plus conforme à la lettre même de l’expression, évoque « l’éveil de la pensée » que le maître tente de faire apparaître chez son élève, non penser «à sa place», mais lui apprendre à penser, l’école de Socrate.
Ai-je eu, ai-je encore, des «maîtres-penseurs»?

Jeune adolescent sûrement, mon Grand-père fût le « gourou » qui a formaté ma « pensée » politique, d’extrême droite, en cette période là. Mais au même moment, au collège Sainte Marie Grand-Lebrun, des maîtres à penser selon le sens noble, mon professeur d’histoire qui déconstruisait méthodiquement mon argumentation en faveur du régime de Vichy sans jamais la mépriser et mon professeur de français, chez lequel je trouvais parfois quelques soutiens, ont contribué à me fournir l’appareil critique nécessaire à une autonomisation de la pensée (apparente bien entendu, « penser par soi même » est un abus de langage, tant sont nombreux les déterminismes conscients et inconscients).
A la sortie de l’adolescence, Henri Laborit, a incontestablement joué un rôle majeur. Mai 68 était passé par là, ma vision politique antérieure était en train de se disloquer, comme pouvait en témoigner cette dédicace d’un des élèves de ma classe de terminale C, lors de la fête de fin d’année scolaire : «A ce fasciste qui ne s’est pas encore aperçu qu’il ne l’était pas». Le rationaliste que j’étais, et que je crois être resté, avait besoin d’une théorie faisant « système ». Le livre de Jacques Monod « Le hasard et la nécessité » (« L'ancienne alliance est rompue ; l'homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'Univers d'où il a émergé par hasard. Non plus que son destin, son devoir n'est écrit nulle part.») m’avait ébranlé et appelait des répones . Henri Laborit, catholique, neurochirurgien, biologiste et philosophe, allait, avec « Biologie et structure », puis « La Nouvelle Grille » me donner les bases rationnelles de cette réponse et nourrir mes nouvelles convictions de « gauchiste chrétien ». Puis en 78 il y eut la découverte de René Girard, un autre catholique, «Des choses cachées depuis la fondation du monde», et sa théorie du désir mimétique et de la victime émissaire. Henri Laborit et René Girard ont sans doute été pour moi des « Maîtres penseurs », mais je ne crois pas qu’il y en eut d’autres. Des «maîtres à penser» en ce sens qu’ils ont, plus ou moins, contribué à ma façon d’appréhender le monde et à forger mon discours, ils sont légions et les noms qui me viennent à l’esprit ne sont que ceux dont je suis le plus conscient de l’influence : Edgar Morin, Michel Serres, Bernard d’Espagnat (mécanique quantique), Michel Foucault, Jean Pierre Dupuy, Stéphane Lupasco, tous philosophes, sociologues ou scientifiques. Aucun nom d’écrivain ne me vient spontanément à l’esprit, et il faudrait être bien peu familier et de la pensée de Renaud Camus pour en faire un de mes « maîtres penseurs ». J’apprécie Renaud Camus en tant qu’écrivain, je prends un plaisir à chaque fois renouvelé à le lire, notamment son journal, j’ai une sensibilité «homosexuelle» proche de celle qu’il décrit dans « Buena Vista Park », « Notes Achriennes » et « Chroniques Achriennes », mon rapport au sexe et au désir diffère peu du sien, mais je suis loin de partager toutes ses indignations (quelques unes cependant!) et encore moins certaines de ses positions «politiques» même si je déplore qu’elles soient caricaturées et déformées sans avoir été lues. Il me semble être bien loin de l’esthète, dandy et misanthrope irrémédiablement nostalgique d’un monde qui n’est plus.

On peut se demander si aujourd’hui les « maîtres penseurs » n’ont pas été remplacés par les « maîtres censeurs » selon l’expression d’Elisabeth Levy dans un de ses derniers essais : «
A la dictature, ancienne mode des maîtres penseurs, succède le terrorisme intellectuel des maîtres censeurs à travers l'inculpation du passé ou la juridisation des moeurs notamment. Elle présente ce nouveau type de censure, l'idéologie véhiculée, ses mécanismes, ainsi que son réel pouvoir sur la société »
http://livres.lexpress.fr/critique.asp/idC=4164

« Salgas: où situeriez-vous un amateur de Renaud Camus dans la littérature contemporaine?
RC: j'ai le plaisir de répondre qu'un amateur de Renaud Camus est extrêmement difficile à cerner. Lecteurs extrêmement divers. Un amateur global de RC est presque inconcevable. Les livres que j'ai produits interviennent à des niveaux littéraires si différents que peut-être est-il très difficile de les aimer tous. Ils ont trouvé des publics extrêmement éloignés les uns les autres et qui d'ailleurs sont souvent choqués par d'autres aspects du même travail. Par exemple je vois très bien des charmantes vieilles dames aux cheveux bleutés adorer les châteaux, les paysages français, les expositions de peintures impressionnistes "quel bon jeune homme"... Les lecteurs de Tricks ne sont pas forcément des passionnés des Églogues et du travail sur le signifiant. »
(Renaud Camus, entretien France Culture)


" Il est possible que dans la douloureuse confusion de ces dernières années, on se soit de bonne foi trompé sur mon compte. Hélas ! un écrivain n'est-il pas toujours, de quelque manière, à la merci du premier imbécile venu qui croit le connaître pour avoir mal lu ses livres ? Mais qui dispose de mes livres ne saurait, pour autant, prétendre disposer de moi. "
(Georges Bernanos, 3 avril 1946.)

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commentaires

C
<br /> <br /> Bonjour,<br /> <br /> <br /> Vous êtes cordialement invité à visiter mon blog.<br />       <br /> Description : Mon Blog(fermaton.over-blog.com), présente le développement mathématique de la conscience humaine.<br /> <br /> <br /> La Page No-8: HASARD ET NÉCESSITÉ !<br /> <br /> <br /> L'UN EST-IL POSSIBLE SANS L'AUTRE ?<br /> <br /> <br /> Cordialement<br /> <br /> <br /> Clovis Simard<br /> <br /> <br /> <br />
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L
<br /> <br /> Sûrement!<br /> <br /> <br /> <br />
E
<br /> <br /> Je suis bien d'accord avec vous : Renaud Camus ne me semble en aucune façon un "maître à penser", la diversité de son oeuvre et les nombreuses contradictions qui la traversent (et qui contribuent<br /> à en faire la richesse) empêchent à mon avis d'y voir une doctrine, une théorie globale d'explication du monde, et donc un "maître-penseur". En revanche, le terme est pertinent à propos de<br /> Girard, c'est d'ailleurs un peu ce que je trouve gênant chez lui : ces concepts de "boucs émissaires", de "désir mimétique", de "modèle-obstacle" m'avaient aussi beaucoup séduit quand je l'ai lu<br /> il y a une vingtaine d'années, mais ils sont devenus depuis trop systématiques, surtout qu'on les retrouve aujourd'hui mis à toutes les sauces, un peu comme les notions marxistes<br /> d'exploitatation, de répression ou de lutte des classes dans les années soixante et soixante-dix...<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br />
Répondre
L
<br /> <br /> Je ne vous suis pas tout à fait pour René Girard. Il est certes sans doute exagéré dans faire une théorie générale du désir mais sa puissance explicative est saisissante, et ce dans nombre de<br /> domaines (les travaux de Jean Pierre Dupuy notamment).<br /> <br /> <br /> <br />