Il est peu d’ouvrages dont on sait dès les premières pages qu’on ne va plus les lâcher. Train de nuit pour Lisbonne, premier roman traduit en français du suisse allemand Pascal Mercier (un pseudonyme), professeur de philosophie à Berlin, est de ceux là.
Raimund Gregorius, un brillant mais effacé professeur de latin,grec dans un lycée de Bern, un matin sur le chemin du lycée, venant de sauver une jeune femme de ce qu’il croit être une tentative de suicide, envoûté par la musique de sa langue, le portugais, va brusquement quitter, en plein cours, sa classe et déambulant dans les rues de Bern, il va découvrir le manuscrit à compte d’auteur, déniché chez un bouquiniste, d’un médecin portugais, Amadeu Prado. A la lecture des premières lignes des pensées de cet inconnu, subjugué une deuxième fois en si peu de temps, il va prendre le premier train pour Lisbonne, partir à la recherche de cet auteur. Il apprendra vite que ce dernier est décédé depuis longtemps, mais il le découvrira au travers des personnages qui l’ont connu, ce qui nous donnera une galerie extraordinaire de portraits dont chacun à lui seul vaut la lecture de ce roman. Ce voyage va radicalement changer Raimund Gregorius. Celui-ci qui, à 57 ans, n’a jamais rien osé, va voir sa vie sous un tout autre jour, avec une totale lucidité et la prendre en main. Ce voyage vers Amadeus Prado va être un voyage vers lui-même. « C’est une erreur de croire que les moments décisifs d’une vie, lors desquels sa direction habituelle change pour toujours, devraient être bruyamment et crûment dramatiques, sur fond de violents bouillonnements intérieurs. »
C’est un très grand livre, un livre de philosophie, une réflexion sur l’existence humaine, jamais difficile d’accès, écrit dans un style classique mais magnifique et fluide. On en sort bouleversé avec l’envie de prendre le train pour Berlin à la découverte de Pascal Mercier. Sans parler des descriptions de Lisbonne et de Coimbra, ces deux merveilleuses villes portugaises où j’ai tant de souvenirs.
I m’arrive souvent depuis que j’ai terminé ce livre, en deux semaines seulement, d’y revenir et de me replonger dans les pensées d’Amadeu Prado.
« S'il est vrai que nous ne pouvons vivre qu'une seule partie de ce qui est en nous, qu'advient-il du reste ? » est une phrase du roman qui fait écho à la citation inaugurale du poète Fernando Pessoa dont Prado est comme le double : « Chacun de nous est plusieurs à la soi tout seul, est nombreux, est une prolifération de soi-mêmes. C’est pourquoi l’être qui dédaigne l’air ambiant n’est pas le même que celui qui le savoure ou qui en souffre. Il y a des gens d’espèces bien différentes dans la vaste colonie de notre être, qui pensent et sentent différemment ». On ne peut pas ne pas penser aux univers multiples (« le multivers »), une des clés d’interprétation du paradoxe du chat de Schroedinger, dont il a déjà été question dans ce blog, et ne pas se livrer à une introspection rétrospective sur les inflexions qu’aurait pu prendre notre vie (comme ma décision brutale d’arrêter Math Sp pour faire médecine. Il m’arrive de m’interroger sur le devenir de l’autre moi-même qui n’aurait pas pris cette décision).
J’ai aussi pensé à de nombreuses discussions qui se sont déroulées sur un autre blog en lisant ce passage (à propos d’une discussion à la suite d’une conférence à Oxford à laquelle Amadeu Prado a assisté), si vrai: « Ce qui fût vraiment inconcevable, ce fut la discussion, comme on l’appela. Coulés et enfermés dans le cadre de plomb gris des formules toutes faites de la politesse britannique, les gens parlaient parfaitement sans s’entendre. Sans relâche, ils disaient qu’ils se comprenaient, qu’ils se répondaient les uns aux autres. Mais il n’en était pas ainsi. Personne, pas un seul des intervenants ne montraient le moindre signe de changement d’opinion devant les motifs exposés. Et soudain, saisi d’une épouvante que je ressentis même dans mon corps, je compris : il en est toujours ainsi. Dire quelque chose à un autre : comment peu- on attendre que cela produise un effet ? Le torrent des pensées, images et sentiments qui coule en nous à tout moment, il a une telle force, ce torrent déferlant, que ce serait miracle s’il n’emportait pas pour les livrer à l’oubli toutes les paroles qu’un autre nous dit, sauf si par hasard, tout à fait par hasard, elles s’adaptent à nos propres paroles. En va-t-il autrement de moi ? pensais-je. Ai-je jamais réellement écouté quelqu’un ? L’ai-je laissé entrer en moi avec ses paroles, si bien que mon torrent intérieur en eût été dévié ? »
Inutile de dire, à la suite de nombreux internautes si l’on en croit une rapide recherche « google », combien je recommande ce grand livre, qui est maintenant disponible en édition de poche