A Monaco, enfermé en salles de réunions, je n’ai eu que des échos lointains de la journée de manifestation sur les retraites, il est vrai que je me sens assez peu
concerné puisque quelle que soit l’issue de cette affaire je devrais (je ne m’en plains pas d’ailleurs!) travailler jusqu’à 65 ans...J’ai entendu et lu que ce fût un succès, qui pourtant me
semble bien relatif tant le président est impopulaire et le ministre du travail pris dans la toile médiatique que l’on tisse impitoyablement autour de lui qu’on aurait pu s’attendre à un
déferlement irrésistible. Qui sait après tout si notre monarque ne s’est pas astucieusement servi de cette « affaire » Woerth, comme pour les Roms, afin de faire écran au problème de fond
?
J’ai bien plus été marqué, me trouvant à la table d’un de mes collègues qui travaille dans la visite médicale, par les nouvelles que je lui ai demandées de son
fils, militaire, victime il y a un an environ d’un très grave accident de la route lors de son voyage de noces en Australie, oubli fatal de la conduite à gauche...Il a bien récupéré de ses
multiples fractures, au point de pouvoir reprendre sa carrière d’officier sorti de Saint Cyr, mais là résidait son inquiétude et surtout celle de sa femme, au point aussi de ne plus pouvoir
différer son départ pour l’Afghanistan. Pendant sa convalescence les deux soldats successivement partis là bas pour le remplacer se sont fait tués. Ces témoignages directs vous font toucher du
doigt, bien plus que les reportages télévisés, le caractère meurtrier d’un conflit que l’on sait sans issue.
Nécessité qui s’impose à vous de faire son devoir, terrorisme islamique, je ne sais, mais le souvenir de cet échange m’a effleuré l’esprit à la vision du très beau
film de Xavier Beauvois « Des hommes et des Dieux ». Certains ont éprouvé indifférence et ennui (comme ce critique de Télérama, on n’est jamais trahi que par les siens, qui trouve le film
académique et manquant de spiritualité), beaucoup, et je suis de ceux là, ont été transportés. La scène de la « cène » sur la musique du « lac des cygnes » est, cela a été dit partout, un moment
d’une émotion extrême mais c’est sans doute le long monologue de Lambert Wilson sur le mystère de l’incarnation qui m’a le plus touché, comme si pour la première fois le voile se déchirait un
peu. On ne peut pas non plus ne pas penser au « Dialogue des carmélites » de Bernanos. Frère Luc, incarné par l’extraordinaire Mickael Lonsdale cite Pascal : «Les hommes ne font jamais le mal si
complètement et joyeusement que lorsqu'ils le font par conviction religieuse». Si Pascal avait connu les deux barbaries du 20è siècle il aurait sans doute nuancé son propos (ou du moins aurait il
étendu le champ du religieux à l’idéologie) mais il me semble que l'on pourrait l'inverser : «Les hommes ne font jamais le BIEN si complètement et joyeusement que lorsqu'ils le font par
conviction religieuse»



Dans un précédent billet, à propos de la question turque, je faisais référence à un roman
historique récent « La Religion ». C’est le souvenir du fascinant roman d’aventures se situant à la même époque, « L’Œil de Carafa », lu en 2001, mais toujours très présent, qui m’a
incité à en entreprendre la lecture. Ce roman, écrit à 4 mains, par un collectif d’écrivains italiens situe son action aux premières années de la Réforme et des débuts de l’imprimerie. « Le
narrateur, un mystérieux héros aux multiples identités successives, s’engage aux côtés de ceux qui, vite déçus par Martin Luther, veulent faire de la religion réformée un instrument de libération
des opprimés : Thomas Müntzer et son armée de paysans, puis les anabaptistes qui s’emparent de la ville de Münster. …Au fil des décennies, se fait peu à peu jour dans sa conscience une vérité
tétanisante : la trahison d’un homme, un seul, toujours le même, est à l’origine de la ruine de toutes les causes pour lesquelles il s’est battu, de toutes les défaites qu’il a traversées. En
suivant d’un bout à l’autre de l’Europe les indices infimes que chacun sème derrière lui, les deux hommes vont cheminer l’un vers l’autre, pour finalement se retrouver à Venise, au moment où les
juifs vont être persécutés, et régler les comptes de toute une vie. Ce traître c'est Q, l'âme damnée, l'"Oeil de Carafa", l'espion le plus fidèle et le plus efficace de Carafa, le grand
inquisiteur, futur Paul IV.