Même si j'ai pris un certain plaisir à suivre plusieurs saisons de la "Nouvelle star", je ne n'aurais jamais
imaginé que cette émission, ou tout au moins l'élimination d'une des candidates, il y a environ deux ans, puisse tenir lieu d' exemple pédagogique du concept de "Bathmologie" . Renaud Camus
attache une grande importance à cette invention ludique de Roland Barthes, nombre de ses travaux d’écriture s’inscrivent dans cette mouvance, le jeu des niveaux, la science des degrés, toutes les
formes possibles d’un retour à la même chose qui ne soit plus la même chose, on comprendra qu’il soit de la plus grande importance pour moi d’éclairer votre lanterne.
Voici donc quelques explications par Roland Barthes lui-même, mais comme je doute qu’elles suffisent à totalement éclairer la question, je ferai ensuite appel à l' exemple pédagogique, trouvé sur
le net, à propos du cas de Cindy Sander , l' inoubliable candidate malheureuse de la nouvelle star 2008.
Roland Barthes d’abord :
« Le Texte, c’est le champ de l’aruspice, c’est une banquette, un cube à facettes, un excipient, un ragoût japonais, un charivari de décors, une tresse, une dentelle de Valenciennes, un oued
marocain, un écran télévisuel en panne, une pâte feuilletée, un oignon, etc. »
ou encore :
« La bathmologie ce serait le champ des discours soumis à un jeu de degrés. Certains langages sont comme le champagne : ils développent une signification postérieure à leur première écoute, et
c’est dans ce recul du sens que naît la littérature » (R. Barthes)
ou encore, trouvé sur un blog :
« Si on veut se mettre à lire Renaud Camus, par où commencer ? - Pour commencer à lire Renaud Camus, il est indispensable d’avoir déjà lu un livre de Renaud Camus ». »
Passons donc à l’exemple pédagogique :
“Cindy et la bathmologie
Cindy Sander me rend malade….. Cindy est l'énigme du PAF. Dans la masse des sourires condescendants qui accueillent Cindy sur tous les plateaux de France, l'ironie est évidente, …, elle est
méritée : cette incarnation de ringardise qui vient mendier sa chance à la télé depuis des années, c'est la Cindy que vous aimez haïr, celle dont nous entonnons en cœur le Papillon de lumière
pour mieux en dénoncer la nullité. …. Cindy condense le pathétique des anti-héros de la télé-réalité, et le talent comique des "inoubliables" de la Nouvelle Star. Ce qu'il y a de nouveau
avec Cindy, c'est qu'elle n'a pas l'air de s'en apercevoir. Et la télé devient un immense dîner de cons, depuis trois semaines, dont personne ne sait si la victime comprend ce qui lui arrive.
Parce que c'est tellement gros que même avec la tension nerveuse, l'orgueil et l'instinct de survie, on ne voit pas très bien comment la condescendance générale a pu lui échapper. Cindy n'est pas
une Cendrillon, mais elle le deviendra peut-être, si ses nombreux interlocuteurs persistent dans leur sourire carnassier. Elle ne sera jamais "la reine du bal vers qui se tournent les yeux
éblouis", mais elle risque bien de devenir la pauvre chose qui fait pitié après avoir été la risée de tous. A moins que Cindy ne soit la plus cynique de tous, ce que je lui souhaite sincèrement
même si j'ai décidément du mal à m'en convaincre. Cindy me rend malade parce que je n'arrive pas à résoudre l'équation, je ne sais pas à quel degré la prendre. Une énigme bathmologique. La
bathmologie, c'est une sorte de science des degrés que Barthes a inventée dans ses dernières années et qui a fait long feu, mais elle est bien pratique à démêler l'enchaînement dialectique des
discours :
1er degré : Cindy Sander chante bien, elle a son "style" elle est intéressante. (J'aime)
2ème degré : Cindy Sander chante mal, le jury la vire, on se moque d'elle sur internet et dans les médias. (J'aime pas)
3ème degré : Cindy Sander est intéressante, puisqu'on se moque d'elle, elle fait le buzz, elle est rentable. (J'aime)
4ème degré : Cindy Sander est le désolant symbole d'une société cynique qui exploite les pauvres gens en les humiliant. (Jaime pas)
5ème degré : Cindy Sander a réussi à profiter des producteurs qui profitent d'elle : elle est drôlement maline en fait. (J'aime)
6ème degré : Cindy Sander est non seulement nulle, mais en plus cynique, désabusée, elle nous vend sa merde sans état d'âme. (J'aime pas)
Personellement, j'en suis plutôt au niveau 4. Mais rien n'interdit de poursuivre au fil des futures aventures de la demoiselle.


Dans un précédent billet, à propos de la question turque, je faisais référence à un roman
historique récent « La Religion ». C’est le souvenir du fascinant roman d’aventures se situant à la même époque, « L’Œil de Carafa », lu en 2001, mais toujours très présent, qui m’a
incité à en entreprendre la lecture. Ce roman, écrit à 4 mains, par un collectif d’écrivains italiens situe son action aux premières années de la Réforme et des débuts de l’imprimerie. « Le
narrateur, un mystérieux héros aux multiples identités successives, s’engage aux côtés de ceux qui, vite déçus par Martin Luther, veulent faire de la religion réformée un instrument de libération
des opprimés : Thomas Müntzer et son armée de paysans, puis les anabaptistes qui s’emparent de la ville de Münster. …Au fil des décennies, se fait peu à peu jour dans sa conscience une vérité
tétanisante : la trahison d’un homme, un seul, toujours le même, est à l’origine de la ruine de toutes les causes pour lesquelles il s’est battu, de toutes les défaites qu’il a traversées. En
suivant d’un bout à l’autre de l’Europe les indices infimes que chacun sème derrière lui, les deux hommes vont cheminer l’un vers l’autre, pour finalement se retrouver à Venise, au moment où les
juifs vont être persécutés, et régler les comptes de toute une vie. Ce traître c'est Q, l'âme damnée, l'"Oeil de Carafa", l'espion le plus fidèle et le plus efficace de Carafa, le grand
inquisiteur, futur Paul IV.