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Un de mes voisins, me croisant avec mon conjoint dans la cour de mon immeuble, m’a gratifié d’une regard hostile tout en crachant par terre. Mon vécu de l’homophobie était resté relativement marginal jusqu’ici mais ce comportement inattendu m’a donné l’occasion de m’en remémorer les épisodes.
Reste à définir le champ de l’homophobie car si l’on s’en tient à sa définition habituelle comme “ l'attitude de rejet, d'hostilité systématique ou d'aversion envers des personnes, des pratiques ou des représentations homosexuelles ou supposées l'être”, on exclut, de fait, de qualifier d’homophobes ceux qui ne manifestant ni rejet, ni aversion, ni hostilité ne peuvent s’empêcher d’y voir une “anomalie” de l’orientation sexuelle. Cette “homophobie inconsciente”, non reconnue comme telle par leurs auteurs, restant dans le non dit, quoique parfois dévoilée par l’interrogation “ Tu as essayé avec une femme?”(à laquelle la réponse “et toi avec un homme” suffit à faire prendre conscience de son absurdité) est plus difficile à détecter en dépit de sa banalité. J’ai pu le vérifier lorsqu’un prestataire de service de l’entreprise dans laquelle je travaillais, et avec qui j’avais sympathisé, m’a avoué qu’on lui avait rapidement notifié, peu après avoir pénétré dans nos locaux, que la personne qu’il allait rencontrer était homosexuel…
Si l’on s’en tient à l’homophobie “assumée”, c’est au sein de ma famille que j’ai eu pour la première fois, sans surprise, à y faire face lorsque à la question de ma mère, s’étonnant de la fréquence d’appels téléphoniques uniquement masculins, “tu n’es tout de même pas homosexuel”, je répondis sans détour par l’affirmative. J’ai raconté en détail cet épisode douloureux dans un lointain billet (https://limbo.over-blog.org/article-une-longue-lettre-42207010.html ). Certes ils ne m’ont ni chassé, ni renié mais l’ambiance étant devenue trop pesante, je claquais la porte quelques mois après.
Dans l’intervalle, multipliant les rencontres dans les lieux de drague extérieurs, fort prisés en cette fin des années 70 où internet n’existait pas, sous estimant les risques par manque d’expérience, j’ai vécu deux épisodes qui auraient pu se révéler dramatiques. Tout se passa très vite en cette journée d’automne 1979, attendant patiemment, dans ma voiture garée le long d’une petite place bordelaise sur laquelle trônait une pissotière (qu’on surnommait “tasses”), un amant potentiel, quand je vis surgir, dans mon rétroviseur, une bande de jeune gens s’approchant rapidement, me laissant juste le temps de démarrer en trombe tandis que mon pare brise arrière volait en éclat sous l’effet d’un lancer de manivelle…
Quelques jours plus tard, en un autre lieu près de la gare de Bordeaux, j’accueillais dans ma voiture un jeune homme qui, ni l’un ni l’autre ne pouvant recevoir, me dit connaître un endroit propice en pleine nature à quelques kilomètres de là. Je compris trop tard pourquoi ma “conquête”’ se retournait fréquemment vers l’arrière du véhicule pendant le trajet quand, arrivant sur le lieu indiqué, je vis surgir un autre véhicule, ses occupants en sortir et bloquer ma portière. Mon passager, menaçant, me demanda alors de lui donner l’argent en ma possession qui se limitait à ma maigre solde de médecin aspirant (je faisais mon service militaire). Étonnamment mes agresseurs s’en contentèrent et s’évanouirent après m’avoir crevé un pneu. Je n’ose imaginer ce qui aurait pu m’arriver si je n’avais pas eu d’argent sur moi…. A mon arrivée sur Paris, fin des années 80, un de mes amants du moment arborait souvent une panoplie “cuir” qui ne nous faisait pas passer inaperçus ce qui nous valut deux épisodes certes sans conséquences, mais plutôt désagréable: une bande de jeunes quittant notre rame de métro avec un tonitruant “ça pue le pd ici”, puis un couple à une table voisine au restaurant demandant à changer de place…
Dans ma vie professionnelle, à part peut être cet “ECCE Homo” proférait par un interne alors que, jeune médecin, je venais d’entrer dans la salle des infirmières, je n’ai jamais constaté de réactions ou paroles hostiles, ni durant mes années passées au CHU de Bordeaux, ni pendant ma longue carrière dans l’industrie pharmaceutique.
Je ne sais s’il faut ranger dans le cadre de l’homophobie ou plus probablement d’une banale agression, ma seule rencontre à domicile qui aurait pu très mal se terminer : un black athlétique, contacté sur Grindr, arrivé avec une petite valise ( il devait prendre un train à Bercy), mit fin rapidement à l’ébauche de rapport sexuel que nous avions eu avant de me dire au moment où il s’apprêtait à prendre la porte “ tu m’as sucé, c’est 300 euros” et de commencer à me bousculer, de plus en plus menaçant N’ayant pas d’argent liquide sur moi je lui proposais d’aller à en retirer à un distributeur, proposition qu’il accepta, naïvement, car une fois dans la rue, empêtré par sa valise il ne put me suivre quand je me réfugiais dans le Monoprix en face de chez moi…
Le fait d’avoir relativement peu été victime de comportements homophobes, ne me rend pas moins conscient de l’acuité du problème à un moment où les agressions d’homosexuel se multiplient sans que cela ne soit plus mis au centre de l’engagement des organisations homosexuelles. C’est en partie pour cela que je ne participe plus à la soi-disant marche des fiertés que le comité organisateur, devenu une succursale de LFI, a défigurée. William Marx, professeur au Collège de France, dans une remarquable tribune du “Monde”, réagissant à l’affiche qui illustrait la marche, a magistralement décrit cette dérive: “….Voici longtemps qu’à Paris, l’ancienne Gay Pride, devenue Marche des fiertés, s’est débarrassée des termes « gay » et « lesbienne ». Avec cette affiche, elle franchit un pas supplémentaire : tout le monde est queer, sauf les fachos. Or, si tout le monde est queer, plus personne ne l’est. En supprimant la mention explicite des LGBT+, qui subsistait encore en 2024, la Marche des fiertés occulte les gays et les lesbiennes en tant qu’êtres de désir et met en scène une hypothétique et contradictoire convergence des luttes identitaires.
En invisibilisant la question du corps et de l’amour, elle réalise objectivement le rêve des homophobes, auxquels elle fait mine de s’opposer, et finit par jouer leur propre jeu. Telle est l’unique et désolante convergence des luttes qu’ont réussie les organisateurs de la marche.”
L’évolution du mouvement LGBT a donc dissous notre marche pour la libération du désir homosexuel et notre émancipation dans le magma des luttes identitaires, y compris celles qui prônent notre élimination, réduisant le combat contre l’homophobie à la lutte contre les “fachos”
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